1.2.1 Episode I

Deux épisodes maniaques francs ont marqué ma vie. La manie est l’expérience la plus intense et la plus destructrice qu’un être humain puisse vivre tout en y survivant. La différence entre un état hypomaniaque et une manie franche est d’ordre social. Elle est relative au jugement, à la réaction du groupe et à la pression de l’environnement. L’hypomane est euphoriques mais encore capable d’évoluer dans la société. Il attire les regards, pas encore les jugements définitifs. La société aime la performance. Cela tombe bien, l’hypomane est toujours en représentation et joue l’hymne au dépassement de soi qu’adore le productivisme béat. La société change son regard quand le sujet devient nettement moins accessible au jugement et joue sa propre partition au mépris de l’auditoire et de l’auditorium. La manie est alors caractérisée et va trouver l’hospitalité dans l’auberge qu’elle affectionne : le palace sans étoile. La ligne de démarcation qui sépare l’hypomanie de la manie est floue et changeante en fonction des civilisations. Sorcier naturellement en transe ou pauvre victime d’une stigmatisation juste ou injuste, tout dépend du regard des masses. Il ne s’agit pas de condamner le jugement social, il s’agit de le constater avec l’objectivité de l’éthologue venant d’une planète lointaine. Mon premier accès maniaque fut un flagrant délire qui ne nécessita pas de jugement. J’évoluais quelques semaines dans un état second et me retrouvais coincé dans le premier hôpital psychiatrique de passage. Le pavillon Jaune. Une pagode de chine ou un caleçon mal lavé, un lieu de paix peuplé de gens qui se fracasse volontairement la tête contre le plancher pour oublier que leur souffrance est insupportable. Les pauvres m’inspirent moins de compassion que les malades mentaux. Les pauvres ont toutes leurs têtes, une certaine liberté ; ils sont accessibles à la pitié et sont devenus nettement plus professionnels qu’auparavant. Le malade mental n’ira jamais faire la manche dans le train. La souffrance de la maladie mentale est telle que personne ne veut, ne peut la voir. Les pauvres sont tolérés, les fous sont enfermés. Il s’agit d’être pragmatique. On se prive d’un point de vue unique sur la réalité. Celles des autres.

Le déclencheur de la crise ne fait aucun doute. Un matin d’été 1994, je me réveillai complètement paralysé. Le plafond était la seule vue imprenable que mon regard était autorisé à discerner. Mes yeux connaissaient encore le mouvement orbitaire. Mais tous mes membres étaient inertes. Ce n’était pas psychique. C’était physique : Mon corps ne répondait plus aux ordres de mon cerveau. Ma respiration était entravée. Une dizaine de secondes s’égrenèrent, les plus désagréables de ma vie. La tétraplégie après une bonne nuit de sommeil était une absurdité. Je n’avais même pas rêvé d’arsouille sur la Pacifica. J’appelai les pompiers et entamais une suite d’aller-retour à l’hôpital. Longtemps après, en 2010, avec l’aide d’internet je compris ce qui m’était arrivé : un état hypnopompique sans gravité. Vers 2014, j’apprenais que ce symptôme pouvait être lié au trouble bipolaire.

Source : Wikipedia. Paralysie du sommeil
Le trouble connu sous le nom de « paralysie de sommeil » peut se manifester aussi bien au moment de l’endormissement (état hypnagogique) que du réveil (état hypnopompique). La personne est réveillée, mais se retrouve complètement immobilisée et ne peut même plus respirer profondément. Seules les paupières peuvent encore bouger. La paralysie du sommeil est souvent accompagnée d’hallucinations, ce qui la rend particulièrement angoissante pour la personne qui en fait l’expérience. La paralysie du sommeil dure entre quelques secondes et plusieurs minutes mais rarement plus de 10 minutes. La personne revient ensuite spontanément à son état normal.

Je ne revins pas à mon état normal, et débutais un cycle maniaque. L’humeur a monté progressivement et je suis monté très haut. Sur la pente ascendante, je fis une tentative de suicide. Un excès de modestie me fit dire à ma mère médusée que Dieu avait enfin trouvé un corps et une âme propice à son incarnation. Je n’avais aucun mérite, ce petit jeu était récurrent dans l’histoire des abusés de l’humanité pendulaire. Première et dernière fois que j’extériorisais un état de porte ayant perdu ses gonds. Heureusement, cette crise se manifesta dans mes années universitaires. Les dégâts sociaux furent limités car ils étaient à l’image de mon milieu socio affectif : sans importance. Avec le recul, la décision d’enfermement était bien entendu justifiée. L’absence de communication du diagnostic et de la décision d’enfermement l’était moins. J’étais encore accessible au discours. Plus on me retenait, plus je m’énervais. Et plus je m’énervais plus la décision des psychiatres étaient justifiées. Il y’a quelque chose de pourri au royaume de la psychiatrie qui est de l’ordre de la trahison continuelle du serment d’Hippocrate. Bien sûr, ils le font pour notre bien. Le prochain traitre bienveillant en blouse blanche non répertorié subira un traitement de défaveur percutant si on ne me communique pas le diagnostic avant l’enfermement. Je ferais le gars gentil comme Sarah O’connor dans Terminator, puis je lui ferais bouffer sa blouse blanche par la voie naturelles malodorante. Il pourra ensuite jouer à Garcimore en la sortant progressivement de la voie qui bavarde sans cesse en l’absence de vertu. Il est bien connu que ce qui sort de la bouche de l’homme sert à amuser la galerie tout en souillant continuellement la statue de la Vérité qui n’existe nulle part ; ses fondations sont à peine construites que les termites télévisuels mutent pour se nourrir de pierre. Les termites ne se couchent jamais. Leurs blagues préfabriquées légitiment leur hargne envers tout ce qui est intelligent et les tiennent veillant contre tout ce qui a l’audace de penser. A la moindre tentative d’élever le débat au-dessus du beauf moyen, l’animateur intervient manu militari pour museler le fier à bras qui aura tenté de défier l’ordre crétin des trois zygotos grassement payés. Par contre, tout ce qui pourra encourager la hargne entre grande gueule est savamment entretenue à l’aide de ficelle aussi grosse que les amarres du Titanic. Le cirque télévisuel est à ce prix et tout le monde navigue malheureusement dans les mers chaudes. Du pain, des jeux et 8 milliards potentiels de crétins asservis à part certains de leurs amis du même monde que les invités. Ces derniers sont rarement issus du plateau de fromages qui puent, c’est comme cela que des guignols nous appellent et nous avilissent en prétendant se mettre à la place de ceux qui nous insulte alors qu’ils se prosternent devant leurs attributs verts, sonnant et trébuchant.

Source : Etablissement psychiatrique Charcot (Plaisir-grignon)
EPS Charcot – Pavillon jaune
Nom : XXXXX Date d’entrée : XX.XX.94
Prénom : XXXXX Date de sortie : XX.XX.94
Date de naissance : XXXXXX
Adresse et tél : XXXXXXXXX
– Premier épisode maniaque chez un jeune homme de 22 ans, étudiant XXXXXXXXXXXXXX
– Cet épisode survient au décours d’un surmenage important : trois étés à travailler pour se payer sa moto, puis faire un stage de deux mois en entreprise
– Tempérament énergique, volontariste, déni de sa faiblesse
– Minimisation des évènements et des conséquences. Affirme qu’il se sent plus fort et a pris ses décisions.
– Cet épisode s’inscrit dans une famille de X enfants. Il est le dernier XXXXXXX.
– Je le laisse sortir car la résolution psychiatrique fut rapide sous traitement (LOXAPAC) et XXXX réclame sa sortie avec véhémence. Il veut reprendre aussitôt ses études, moi je demande une année sabbatique.
Traitement de sortie :
– Loxapac………………… 100 gouttes le soir (neuroleptique)
– Tercian 100………………1/2 cp au coucher (neuroleptique)
– Athymil 30……………….1 cp au coucher (antidépresseur)
– Sulfarlem S 25……………2 cp trois fois par jour (Correcteur des insuffisances salivaires et lacrymales)

Ce bulletin de sortie délivré par l’hôpital appelle quelques remarques. Il est surprenant de décrire mon tempérament par des symptômes maniaques (« Energique, volontariste, déni de sa faiblesse »). Avec le recul, la sortie de l’hôpital avait été une décision prématurée. On ne peut pas en vouloir à la psychiatre traitante, l’âme n’est pas une science infuse. La doctoresse exsudait le freudisme par tous les pores, l’esprit n’était visiblement pas sa tasse de thé. La résolution psychiatrique n’aurait pas dû être prononcée mais je suis très bon pour simuler la normalité quand je suis très haut. Cette compétence, je ne la reconnus pas tout de suite mais je la perfectionnerai tout au long de ma vie. La véhémence de mon désir de sortir était une litote. La prison était épouvantable. Le traumatisme de l’enfermement pour un sale gosse anomique était énorme. Mais je le niais comme toujours. Je fonctionne toujours comme cela. Quand un pan s’en va, alors il est remplacé par un autre paon pour donner le change. Cela ne change rien à la destruction, mais cela permet de poursuivre la scène et d’éviter de couler le film corps et biens. La destruction est une œuvre intime qui fabrique des décors de théâtre à la place des fragilités accumulées. Victime de l’indulgence médicale, je retournai donc à l’hôpital, cette fois à ma demande. L’hôpital est un recours qui satisfait tout le monde. On y entre à sa demande ou à la demande des autres.

Source : Etablissement psychiatrique Charcot (Plaisir-grignon)
EPS Charcot – Pavillon jaune
Nom : XXXXX Date d’entrée : XX.XX.94
Prénom : XXXXX Date de sortie : XX.XX.94
Date de naissance : XXXXXX
Adresse et tél : XXXXXXXXX
– Rechute anxieuse qui s’est traduit par des contractures extrapyramidales, il a demandé à être ré hospitalisé.
– Les troubles ont rapidement cessé sous correcteur
– J’ai pu verbaliser avec lui :
o Son utilisation du corps comme court-circuit de la mentalisation de sa souffrance affective
o Sa témérité à croire qu’il est déjà guéri
Traitement de sortie :
– Loxapac………………… 50 gouttes au coucher
– Tercian 100………………1/2 cp au coucher
– Athymil 30……………….1 cp au coucher
– Lepticur…………………..1 cp le matin (« correcteur » du syndrome parkinsonien dû au neuroleptiques)
– Sulfarlem S 25……………2 cp trois fois par jour.

Ma vie aurait été différente si le diagnostic de trouble bipolaire avait été posé dès cette époque. A aucun moment cette maladie n’a été suspectée. Pas de traitement thymo-régulateur. Ne savait-on pas à l’époque qu’un épisode maniaque implique une récidive dans 90% des cas? La prescription d’un anti dépresseur ressemble fort au pompier qui arrive avec un camion-citerne rempli d’essence pour éteindre un incendie. La psychiatre freudienne me recommanda de la lecture, des contes symboliques. Sortie de l’hôpital, aucun traitement, des bouquins sans intérêts. Voilà l’état de la psychiatrie française en 1994. Non contente de vous raconter n’importe quoi, elle vous recommande de renoncer à votre vie étudiante. Je ne lus rien, j’arrêtai toutes leurs poudres de perlimpinpin, je ne respectai aucune des recommandations. Je repris mes études. Je ne savais absolument rien de la manie et aucun médecin ne me parla de maniaco dépression. Fort heureusement, ces choses-là arrivent beaucoup moins de nos jours car un épisode maniaque vous rend automatiquement membre éminent de la confrérie du pendule perpétuel. Les statistiques ont visiblement terrassé la vulgate de Sigmund l’hystérique.

Après un épisode maniaque, il est obligatoire de faire un bilan. Comment peut-on en arriver là ? On se remémore les sorties de route, les états émotionnels et les comportements sortant de l’ordinaire. Au demeurant, aussi demeuré que je fus, rien ne porta vraiment à conséquence. Je n’ai aucun fait d’arme saillant ou saignant à raconter. Pas d’arrestation par les flics, pas de départ impromptu dans un pays lointain, pas d’espionnage ni de braquage de banque à mon actif. Je me suis fait cueillir tout simplement à l’hôpital de Versailles. Voilà un florilège des actions commises par l’unique membre temporaire des forces très très spéciales.

  • Je suis allé au siège de TF1 à Boulogne et dans l’intention de voir le président de la République. Je me vois poussé une porte en verre après je ne souviens de rien sauf du regard médusé de la sécurité.
  • J’ai marché 30 kilomètres en pensant que j’allais parcourir le monde à pied. Après 30 km de marche, je me ravisai. Je n’étais pas si fou. Je me fis raccompagner par un type qui n’arrêtait pas de me demander si ça « bougeait » où j’habitais. Avec le recul, je devais avoir les yeux tellement hallucinés qu’il devait croire que je prenais de la drogue.
  • Je fis une tentative de suicide. Non par désespoir, mais parce que je trouvais ça drôle de mourir et de voir ce qu’il y avait après. Le lavage d’estomac prodigué par l’hôpital fut pire que la mort. Cet évènement était la cerise sur le gâteau de mon changement de comportement. Il précipita la décision du corps médical. Mes parents signèrent l’HDT
  • Toutes sortes de pensées grandioses m’assaillaient. Je croyais que je pouvais faire décoller ma voiture par la seule force de ma volonté. J’étais attendu par tous les hommes puissants de la terre. Mais ces pensées n’étaient pas extériorisées, elles restaient dans la cocotte-minute qui me tenait lieu de tête. Il restait en moi un reste de conscience qui condamnait ces idées pour ce qu’elles étaient : de la folie pure. Mes manies sont spéciales dans le sens où très tôt j’ai compris que je pouvais tirer parti d’une certaine distance que j’ai toujours eu par rapport à moi-même. Contrairement aux autres bipolaires qui fonce droit dans le mur en klaxonnant pour attirer les blouses blanches, moi, je réfléchis et je me de demande comment je pourrais gruger les adorateurs du stéthoscope. J’extériorise très peu la manie peut-être parce que je suis quelqu’un de très inhibé à la base. L’inhibition est à la base de l’adaptation, il faut savoir la moduler et ne pas se lâcher à mauvais escient.
  • Tout ce qui m’arrivait passait par un prisme biblique. Par exemple, avant d’entrer dans la salle où j’aillais subir un lavage d’estomac, je pensais à Armageddon. Je n’avais pas tout à fait tort. Quoiqu’il puisse advenir, Je refuserai de prendre un repas avarié lors de la bataille finale contre le mal. Surtout si elle a lieu en Amérique où je refuserai carrément de m’alimenter.

Je refuse de faire un blog pour étaler le folklore maniaque. Beaucoup de blogger commence par-là. Une fois qu’ils ont terminé, ils se rendent compte qu’ils n’ont pas grand-chose à dire de plus et leur blog s’arrête. Ce n’est pas la ligne éditoriale que j’adopterai. Si vous souhaitez faire un blog, je vous conseille d’avoir une ligne claire, des idées directrices intéressantes. Sinon, que ferez-vous après avoir raconté vos conneries ? En referez-vous d’autres pour remplir vos colonnes ? En revanche, les témoignages de manie des autres m’intéressent car chaque patient extériorise sa manie avec ce qu’il est. En ce sens, il est intéressant de montrer comment le up est polymorphe. Il fait monter la crue dans les méandres du soi. Mes pages seront ouvertes à vos témoignages. Il est plus enrichissant de s’intéresser aux autres que de parler de ses propres turpitudes. La variété des mots et des styles pointent toujours vers des thématiques similaires. Confiance en soi, excès d’amour, passion…. Les mots sont des avertisseurs intéressants. Multipliez la lecture de témoignage de patients différents. La psychoéducation peut commencer par-là sur internet. Leçon 1 : reconnaître des prodromes pour arrêter le train lorsque son énergie cinétique n’est pas encore supérieure à l’efficacité des médicaments.

Dead Kennedys / Life Sentence
You’re a chained-up dog fenced in a yard
Don’t see much, you can’t go far
Pace and froth, you’re getting sick
Run too fast and it’ll snap your neck
You say you’ll break out
But you never do
You’re just another ant in the hill
That’s your Life Sentence