1.2.2 Episode II

Ma carrière professionnelle avait débuté dans un grand cabinet de conseil. Les débuts furent difficiles. On me demandait de travailler pour la première fois de ma vie. L’école avait été un escalator lénifiant. La montée était automatique et n’avait nécessité aucun effort particulier sauf la soumission à l’ordre gris soviétique sermonnant de temps en temps pour assurer ses maigres fins de mois et la montée du mépris de la société qu’il méritait amplement. Je n’aime pas l’école. Elle est un camp de rééducation rouge ou rose où personne n’est concentré ; les jeunes en sortent tous bicolores et votent plus tard pour le billet vert. Le matérialisme connait la chanson et la bonne direction. La vie intellectuelle du jeune français est un mouvement de la bêtise vers le cynisme. Je n’aime pas être éduqué. Les profs, les capitalistes, les collègues, les manageurs, la télé, la pub, les politiciens, mes copains, mes copines, Tout le monde a essayé. J’ai toujours renoncé le premier à faire partie de la mascarade. La solitude tient un peu à ma bipolarité, elle est surtout une aversion pour toutes les formes de manipulation que déploient chaque individu sur terre pour tirer un profit affectif, sexuel ou monétaire de toute forme de vie animale, végétale ou végétative.

Je faisais bien mon travail et j’y prenais goût. Parallèlement, mon médecin généraliste me recommanda à un psychiatre pour des problèmes d’anxiété. Mon pedigree avait dû être transmis entre confrères compétents. Le psychiatre avait sans doute déjà posé le diagnostic de trouble de l’humeur. Il ne manqua pas de me transformer en usine chimique quand des signes de dépression se manifestèrent. Je fus mis sous lithium et sous antidépresseur. La longueur de l’ordonnance était si impressionnante que ma famille fut plongée dans une grande inquiétude. Mon psy ne dévoila pas le diagnostic. D’ailleurs, il ne le fit jamais de lui-même ; Les psys sont des gens étranges. Cette dépression était diagnostiquée mais elle n’était pas intégrée dans mon système de représentation. En règle générale, je ne me plains pas. Mon caractère est ainsi trempé en cas de pluie. Mon seul souvenir concret était des nausées au travail. Pas de ralentissement moteur, pas de tristesse particulière et pas de désir de rester dans le fidèle compagnon de Morphée. Je suis resté et reste encore dubitatif devant ce diagnostic de dépression. Il colle cependant au tableau d’ensemble. Le doute est le meilleur ennemi du bipolaire. Il lui fait arrêter tous les traitements nécessaires parce qu’il ne les comprend pas : Un deuxième accès maniaque sanctionna mon inconscience en 1999. La psycho éducation n’existait pas en ce temps-là. La prise de conscience de la maladie est le premier pas vers la stabilisation. Peu importe le terme malade mental, il est lourd et salutaire. Il faut une enclume dans le cerveau pour ne pas devenir marteau à nouveau.

La période précédant l’entrée à l’hôpital avait été confuse. Je sentais bien que quelque chose n’était pas normal mais je ne faisais aucun lien avec les évènements de 1994. Le tableau psychiatrique était sans équivoque : j’étais anxieux, j’avais fait un épisode de dépression et un épisode maniaque. La qualification de bipolaire de type I avec comorbidité anxieuse coulait de source. La psychose maniaco dépressive ne m’était pas inconnue. La maladie mentale m’effrayait comme tout un chacun. La plongée dans l’abîme rend cette peur superflue. On peut avoir peur de l’eau, une fois dans son sein, les branchies vous poussent et l’air libre devient un lointain souvenir. A l’époque, dans ma façon de voir les choses, le triptyque anxiété, dépression, manie qui constituait mon histoire psychiatrique n’était pas lié à la psychose maniaco-dépressive. La pleine conscience de la maladie aurait sans doute évité ce second épisode qui fut moins intense mais beaucoup plus meurtrier sur le plan social. Tout débuta par des querelles à mon bureau, je m’opposai à mon management à maintes reprises sur des problèmes insignifiants. Internet et les mails facilitèrent grandement l’éruption de milliers de noms d’oiseaux dont furent parés mes collègues et mes managers. Mon comportement devint incontrôlable. Mes parents n’eurent d’autre choix que de signer une nouvelle fois l’HDT. Je passais trois semaines à l’hôpital. Ma boite me vira et je perdis tout contact social avec le monde d’avant. Un écroulement social. Mais je rebondis très vite et trouvai un autre job.

Je dois ce rebond à mon caractère de solitaire, je n’ai jamais eu beaucoup d’ami. Je n’ai jamais rencontré de gens comme moi. L’écroulement était donc relativement supportable. La popularité au sens américain du terme n’est pas dans mon génome. Mon univers social est composé d’amis d’enfance et de gens dont je me sers et qui se servent de moi, des connaissances professionnelles dans lequel je n’investis rien. Pour le reste, les gens viennent et disparaissent, j’ai du mal à m’attacher. Les autres ont beaucoup plus de mal à s’attacher à moi par la force des choses. Ce caractère solitaire me sauva. Je trouvais les ressources intérieures pour recommencer une vie presqu’identique. Cette seconde manie me fit cependant basculer du statut de personne « normale » à celui de malade mental pleinement conscient de son mal. Une autre conséquence sociale fut immédiatement effective bien que sa représentation consciente n’émergea que bien plus tard. S’il restait un fil ténu d’affectivité entre moi et les gens, Il se brisa. Il n’était plus question d’investir une once de recherche d’investissement affectif avec autrui. Je pris conscience que tout pouvait m’être retiré du jour au lendemain. Tout ce qui vous rapprochait des autres pouvait se retourner contre vous. Et cela faisait mal. Je commençai à tricoter ma cotte de maille. L’armure suivrait puis le blindage.

J’avais donc intériorisé la maladie et le traitement était le seul salut possible. Il fallait éviter que « ça » ne recommence son jeu destructeur. Le lithium et le Tercian allait dorénavant accompagner tous mes couchers et faciliter mon sommeil. Leurs objectifs étaient simples. Ils devaient m’empêcher de retourner à l’hôpital, coûte que coûte. J’ai une peur bleue de l’hôpital. Votre condition d’homme libre cesse lorsque la porte de l’établissement psychiatrique se referme sur vous. Les pilules s’introduisent dans votre système sans votre consentement. Les traitements sont terribles. Le loxapac est l’artillerie lourde de la psychiatrie. Aucune convention de Genève ne vous protège, il suffit qu’un psy veuille rétablir le calme dans son établissement et il aura fatalement la main lourde. Sa décision est souveraine. Pas de cours d’appel, pas d’avocat, pas vu, pas pris. Silence, on défonce. Le psychiatre n’est pas le malin en soi. Sa toute-puissance n’est pas tolérable. L’absence de la société civile dans les établissements n’est pas normale. Il ne faut quand même pas oublier que les communistes enfermaient les déviants sain d’esprit. La psychiatrie ne peut pas à elle seule s’arroger le droit de juger les fous, d’enfermer ou de sangler.

Finalement, cette manie ne m’apprit rien de nouveau. Je n’ai pas fait de bouffée délirante, pas de délire mystique. Seul mon comportement me fit quitter les limites du socialement acceptable. La société pointe son doigt vers vous ; vous êtes malades. Finalement, c’est réconfortant. Il ne s’agissait pas de moi, un autre était malade. Cette perspective est réconfortante. Il faut cependant ne pas abuser de cette facilité. La maladie bipolaire exige une certaine prise de conscience de soi et de ses responsabilités vis à vis du traitement. Des leçons doivent être tirées. La fuite du soi n’est pas une solution ; il faut se prendre en charge. L’absence de responsabilité est la qualification pénale du fou. La trouille de l’hôpital ou de commettre un délit est un excellent aiguillon vers la prise sérieuse et au sérieux du traitement. Je n’ai jamais exercé de violence sur qui que ce soit et je ne veux pas que cela se produise un jour. Avant d’accuser la société de stigmatisation, balayons devant la porte. En tout cas c’est comme ça que je vois les choses : cinglé oui, irresponsable, non. Surtout pas. Il ne s’agit pas de forfanterie, il s’agit de ne pas perdre son humanité.

Evanescence / lithium
Lithium – don’t want to lock me up inside
Lithium – don’t want to forget how it feels without
Lithium – I want to stay in love with my sorrow
Oh but God I want to let it go
Come to bed, don’t make me sleep alone
Couldn’t hide the emptiness you let it show
Never wanted it to be so cold
Just didn’t drink enough to say you love me
I can’t hold on to me
Wonder what’s wrong with me
Lithium – don’t want to lock me up inside
Lithium – don’t want to forget how it feels without
Lithium – I want to stay in love with my sorrow aaah…
Don’t want to let it lay me down this time
Drown my will to fly
Here in the darkness I know myself
Can’t break free until I let it go
Let me go
Darling, I forgive you after all
Anything is better than to be alone
And in the end I guess I had to fall
Always find my place among the ashes
I can’t hold on to me
Wonder what’s wrong with me
Lithium – don’t want to lock me up inside
Lithium – don’t want to forget how it feels without
Lithium – ooh ooh ooh, stay in love with mmh
Aaah… Oh God oh let it go.