1.2.3 Episode III

Un épisode maniaque se distingue d’une hypomanie par un seul critère objectif : l’entrée en scène du palace sans étoile dont le bar regorge de substances psychotropes de toutes les couleurs et de tous les parfums. Cet article va contrevenir à cette règle générale. Avant d’entrer dans le vif du sujet, la mention d’une écorchure vive s’impose. Ma fragilité n’avait pas disparu avec le traitement. La connaissance affective de soi augmente avec deux révélateurs : le contact avec le sexe opposé et le contact avec le pouvoir, l’autorité ou la dominance. Une rupture sentimentale en 2006 me fit prendre conscience de l’immense pouvoir des femmes. Elles n’ont pas leur pareil pour vous révéler à vous-même. Il n’était pas question d’amour, mais d’affection. L’épisode maniaque précédent avait sonné le glas de ma capacité à tomber amoureux. Quelque chose s’était cassée. Les traitements ou le trauma, je ne saurais dire. Seule l’affection subsistait et cela est nettement insuffisant pour être avec quelqu’un. L’affection vous pousse à avoir quelqu’un, l’amour impose d’être avec quelqu’un. L’affection ne pardonne rien. Les couples qui reposent sur l’affection ne durent pas bien longtemps. Pour supporter l’autre longtemps, il faut être amoureux. La source s’était tarit. J’avais prévenu gentiment cette femme autoritaire. Ne me donne pas d’ordre. Elle l’a fait, une fois de trop. J’ai rompu. Des mots, la colère et c’en était fini ; elle fut extrêmement blessée car elle m’aimait, je crois, à sa façon. Les gens qui ont beaucoup de mémoire parlent peu et quand ils préviennent, il vaut mieux les écouter. Objectivement, cet échec sentimental malheureux était l’expression d’un inconscient lunatique qui n’était pas encore bien maîtrisé. La psychiatre freudienne de mon premier épisode avait raison sur un point ; j’utilisais mon corps comme court-circuit de la mentalisation de ma souffrance affective. Un mal de tête aigu de deux mois suivit la rupture. Je l’avais quitté logiquement pas affectivement. L’affect se venge dans la somatisation. Je pris conscience de mon comportement lunatique en me remémorant certaines attitudes, certains états émotionnels. Cette rupture était l’addition de mon caractère et de la maladie. Les médicaments ne suffisaient pas. Les cycles se poursuivaient et, à défaut d’envolée hyperthymique, j’avais un comportement instable. Ce dernier n’occasionnait plus de désastres sociaux mais l’instabilité causait des gênes qui m’empêchaient de vivre normalement. La détection des virages d’humeur, même les plus légers, devenait impérative pour moduler les effets du trouble. J’ai toujours voulu vivre normalement. Je commençais donc une psycho éducation « maison ».

Internet est un outil puissant de connaissance et il me permit de me passer de psycho éducation formelle. Cette dernière n’était pas encore disponible. Mon psychiatre ne m’avait pas communiqué son diagnostic. Les seuls informations dont je disposais figuraient sur l’ordonnance. J’utilisai donc Google avec les mots clefs Lithium et Tercian. J’absorbais une grande quantité d’information sur les troubles de l’humeur et devenais un bon spécialiste de ma maladie. Je demandai à mon psychiatre de confirmer mon diagnostic : Trouble Bipolaire de type I. Il acquiesça et ajouta « Avec bouffée délirante ». C’était en 2010. Mon psy avait été un peu brusqué. Il n’aime pas les étiquettes. Il est psychiatre et psychothérapeute. Peut-être cela le rend il méfiant envers les cases. Chaque patient est unique et il importe d’utiliser l’arsenal médicamenteux à disposition pour trouver une solution à la problématique. La case n’est pas une obsession. Qu’importe, muni d’un diagnostic et d’une solide culture bipolaire je me mis à guetter mes cycles.

Le constat était déprimant : je commençais des activités en phase up que j’abandonnais lors d’un commencement de phase down. Les activités demandant de l’effort et un certain investissement étaient les plus touchées : lecture, promenade, sortie. Je pris conscience que ma vie était structurée par des cycles qui étaient jusque-là imperceptible. Le système de motivation était une sellette vacillante. J’étais un blasphème ambulant envers le commandement d’être constant. L’apprentissage ne résolut pas totalement le problème initial. J’étais incapable de générer des contre-mesures aux cycles. Au moins, je devins un expert dans la détection des phases. L’acquis est important. Certains bipolaires s’ignoreront toute leur vie. L’introspection est peut être une chose terrifiante, elle complétait naturellement mon caractère. Si vous êtes bipolaires, la première démarche à entreprendre est de se connaître. Vous êtes acteurs de votre maladie car elle touche ce qu’il y’a de plus profond en vous. La comparer au diabète est d’une insondable idiotie. L’objectif ultime est de prendre conscience d’un état anormal pour entreprendre les actions correctives de type médicamenteuse. A cette aune, la victoire acquise était précieuse. Elle explique mon éloignement des portes fermées et des pilules à ingestion sans consentement préalable. La réception du palace sans étoile ne me compte plus sur la liste de ses visiteurs de passage depuis 11 ans.

Cette faculté nouvelle d’introspection clairvoyante fut d’un précieux secours lors de mon troisième accès maniaque début 2008. Officiellement, la manie n’était pas constituée. La manie n’est prononcée que si l’hôpital psychiatrique vous fait l’honneur de prononcer votre admission sans condition. Une humeur haute à l’air libre n’est qu’une simple crise d’hypomanie qui vous attirera d’autres problèmes, surtout quand elle cessera et que vous ne serez plus le roi intérimaire de Dame Nature. Ma manie ne méritait pas l’hospitalité des blouses blanches mais elle réunissait tous les symptômes habituels et inquiétants de mes épisodes précédents. Les pensées se bousculaient dans ma tête, je reconnaissais cet effroyable sentiment de toute-puissance et des insomnies majeures perturbaient mes journées de travail. Je tiens à préciser que je ne dors habituellement pas au bureau même si l’ennui y est profond. Je n’étais pas psychotique. Je téléphonai à mon psy qui me rassura. J’allai quand même chez mon généraliste qui me déclara et je m’en souviendrai toujours : « Non ! Vous n’êtes pas maniaque ». Il me supprima derechef le deuxième thymo-régulateur que mon psy m’avait prescrit contre le versant « down » de la maladie. Sans doute me trouva-t-il en forme. L’état maniaque regorge d’énergie. Je soupçonnai quand même un cosmonaute ne s’apercevant pas d’une guerre sous-marine à outrance. J’avais un avis médical. Le meilleur des placebos.

A l’époque, je faisais une mission de conseil dans les hautes sphères du siège français d’une multinationale. Une crise de manie ne faisait pas franchement mes affaires. Elle était là, la médecine la niait, donc je devais me débrouiller. Je restais fonctionnel. Je continuais à vivre normalement avec les symptômes. Je surmontai ma première crise majeure sous lithium avec succès. Ma connaissance de la maladie avait été un précieux adjuvant. Elle améliore la communication avec le psychiatre et permet donc l’ajustement efficace du traitement. Améliorer la communication ne veut pas dire auto médication. Il ne faut pas chercher à être plus intelligent que les docteurs. Surtout lorsqu’ils connaissent bien leur boulot. La confiance est la base de l’alliance thérapeutique. Toutes les causes du délire de mon épisode précédent furent passées en revue. La seule différence : la faculté de pouvoir dire non. Non à la spirale infernale, Non à l’illusion de puissance, Non à la griserie de la pensée jaillissant comme un geyser. L’épisode dura au moins 6 mois. J’en profitai pour faire quelques statistiques sur mon sommeil. Durant cette période j’avais tenu un journal de mes nuits. Seuls 32% de mes nuits furent normales. Ses statistiques étaient bien la preuve que je restais rationnel. Mais d’autres constatations troublantes vinrent perturber mon appareil logico déductif.

La manie avait une influence dans la rue. Le comportement des femmes avaient nettement changé à mon égard. Normalement, je suis une ombre dans la lumière de leurs regards. L’ombre avait gagné en clarté car j’étais remarqué. Mon attitude générale n’avait pas changé. Quelque chose de leurs points de vue avaient bougé. Leurs regards qui se détournaient habituellement de ma personne étaient attirés par quelque chose qui émanait de moi. Je n’arrivai pas à identifier cette chose qui était indubitablement lié à mon up. Dans une avenue à Paris, une ravissante blonde patine dans les rues de Paris. Elle me dépasse, plante son regard dans mes yeux, continue son chemin et revient vers moi. Elle arrose à nouveau mon regard d’une substance inconnue et incroyablement revigorante pour l’estime de soi. Les belles filles ne font pas habituellement attention à moi. Je me surpris à penser à une émission de télévision de type caméra cachée. Généralement, quand la télé s’intéresse à vous, il est grand temps de frapper à la porte du palace sans étoile. On vous y accueillera sans formalité ni autographe.

La possibilité d’hallucination traversa mon esprit surchauffé. Mais j’étais à Paris, le temps était au beau fixe, les voitures rendaient l’air irrespirable et les badauds déambulaient tranquillement. Tout était normal. Les hallucinations étaient des représentations inhabituelles mais réelles. Le cas n’était pas isolé. Le comportement de certaines femmes dans la rue venait de changer significativement à mon égard. C’était d’autant plus frappant que j’étais dans mon état vestimentaire habituel. Rien dans mon attitude n’était anormal. Malgré la stupidité d’une telle démarche, un protocole expérimental des plus rudimentaires pris forme dans les franges les plus scientifiques de mon cerveau. Il consistait à passer une soirée maniaque dans une boîte de nuit. Les faits à établir dépassaient en intérêt le risque stupide d’amplifier la surexcitation.

Dans la boîte, j’obtins un franc succès dans le royaume des regards. Un succès inhabituel qui tranchait avec l’ignorance habituelle qui, par ricochet, ferait désormais mal au cœur. Le trouble bipolaire ne vous permet pas de rester dans l’habituel, là réside sa cruauté la plus acide. J’obtenais un score élevé parmi une population de femmes disponibles. Pas d’émeutes, il ne s’agit pas d’un comportement immédiatement sexuel, il s’agit d’un comportement dont le but est de montrer de l’intérêt. De l’intérêt pour quoi c’est toute la question. Je me suis dit « Ta vie va changer ». Ce qui était idiot car j’avais compris que ce revirement du sexe féminin à mon égard était congruent à mon virage d’humeur. Mais quand vous êtes maniaques, il est très difficile de penser que la manie aura une fin. Je le savais malgré tout. Je ne fis rien. En ce sens, la réaction était habituelle. Je ne voulais pas risquer la surexcitation. Je sortis de la boite, pris ma voiture et rentrai chez moi. Dans la salle de bain, je regardai mon visage. Rien. Etrange. Mesdames, vous êtes attirés par quelque chose que je ne comprends pas et qui est congruent à mes virages d’humeur. Je n’en tire aucune fierté machoesque car je n’ai aucun contrôle sur cette chose. Je n’ai jamais cherché à tirer parti de ce truc car j’aime bien qu’on soit attiré par moi. Cependant, cette chose n’était-elle pas justement un constituant essentiel du soi ?

Un autre évènement inattendu vint troubler cette soirée mémorable. Une femme ravissante dansait seule. Le début de soirée dans les boites facilite ce genre de chose. L’espace est encore vitale, on n’est pas encore bousculé par une foule d’orang-outan dont l’obsession centrale semble plus être plus de traverser la piste avec un air niais que d’y danser. Un quart d’heure de gloire féminin. Elle ne fit pas exception à la règle mystérieuse ; elle planta son regard dans mes yeux, longtemps. Plus tard, la soirée était lancée. On dansait moins que l’on était bousculé. A ma grande surprise, je reçus un coup de pied vicieux d’un type que j’identifiais plus tard être le petit ami de la danseuse solitaire. Son forfait exécuté, il s’éloigna prestement dans un éclair de courage bien français. Un cri intérieur remonta des limbes de mon cerveau en empruntant le néocortex : «Mais qu’est-ce que c’est que cette bande de bonobos». Ce cri intérieur allait changer de manière radicale ma perception de la maladie et de la vie en général. Une clé était tombée d’une porte. Elle était lourde et rouillée. Elle avait fait beaucoup de bruit en tombant. Je la ramassai et l’examinai. Quel type de porte ouvrait donc cette clé ?

Gloria Gaynor / Can’t Take My Eyes Off You
You’re just too good to be true.
Can’t take my eyes off you.
You’d be like Heaven to touch.
I wanna hold you so much.
At long last love has arrived
and I thank God I’m alive.
You’re just too good to be true.
Can’t take my eyes off you.
Pardon the way that I stare.
There’s nothing else to compare.
The sight of you leaves me weak.
There are no words left to speak…