1.3.3 Survie

L’hypersexualité est un symptôme majeur de l’épisode de manie. Son association fréquente au trouble bipolaire ne doit pas induire en erreur. Certaines personnes ne sont pas touchées. La manie est un éventail de symptômes. Fort heureusement, la sémiologie est différente en fonction des personnes. L’hypersexualité de la population maniaque demeure néanmoins un indicateur fiable de l’augmentation de la fécondité. La fonction biologique de la libido était de mener à la procréation jusqu’à une époque récente. La valeur sélective est affectée positivement par l’augmentation de l’humeur. La valeur sélective est définie par le couple survie * fécondité. Théoriquement, la manie augmente la dominance. Elle doit donc non seulement être caractérisée par l’accroissement des opportunités sexuelles mais aussi par l’apparition ou l’amplification d’autres fonctions nécessaires à la survie. Il n’est pas inutile de se transporter à nouveau à l’époque du pléistocène. Les activités se résumaient à trouver de la nourriture, à lutter contre toutes formes de prédation et à copuler. Les deux composantes de la valeur sélective s’appliquaient pleinement.

La force physique du maniaque est un symptôme surprenant. Il est remarquable et souvent mentionné dans les livres dédiés au trouble bipolaire. Le parallèle avec la tachypsychie est instructif. La fonctionnalité en soi est améliorée mais elle n’est pas maîtrisée. L’augmentation de la force est un avantage compétitif pour la survie. Elle ne parvient pas à s’inscrire dans une logique d’adaptation. Le gain est annulé lorsque l’environnement juge et condamne. Il n’en demeure pas moins, que l’augmentation de la force est en soi une amélioration d’une fonctionnalité du corps provoquée par l’augmentation de l’humeur. Son inadaptation est peut-être provisoire. L’évolution est une perspective patiente. La pensée doit s’exercer à un changement d’échelle temporelle. On aboutit à alors à un modèle cohérent où la pression sélective tend à convertir les excès de la manie en avantage sélectif. La pression sélective s’exerce sur le corps. La dominance biologique est la force agissante qui met le maniaque dans l’état de se nuire pour le salut de l’évolution de l’espèce.

Source : j’ai dû chevaucher la tempête, tribulation d’un bipolaire (Yann Layma)
Nous avions alors essayé de le maîtriser, à quatre contre 1. Mais comme toute personne dans un état maniaque, il avait une force extraordinaire et s’était débattu comme un diable. Au bout de quelques minutes, il nous avait échappé, avait bondi vers la porte d’entrée et avait une nouvelle fois disparu, nous laissant tous les quatre pantelants.

Source : Touched with fire (Kay redfield Jamison citant Marchand à propos de Lord Byron)
Trelawny entered next, but soon returned, saying that it would require ten such as he to hold his lordship for a minute, adding that Lord Byron would not leave an unbroken article in the room.
Trelawny fut le prochain à entrer, mais il fut bientôt de retour en disant qu’il en faudrait 10 comme lui pour maîtriser sa seigneurie pour une durée d’une minute. Il ajouta que Lord Byron ne laisserait aucun objet intact dans la chambre.

L’accroissement de la force physique est un souvenir saillant de mon premier épisode maniaque. L’amaigrissement est une conséquence symptomatique de la manie. Je ne devais pas peser plus de 62 kg pour 1m77. Il ne fallut pas moins de cinq infirmiers pour me maîtriser. Le personnel masculin des hôpitaux psychiatriques ne sont en général pas des freluquets. Dans certains cas rare, la manie prend une tournure paroxystique. L’augmentation de la force est maximum dans le cas de la fureur maniaque. Mon psychiatre m’a confirmé le caractère impressionnant de la force physique dans cet extrême de la manie. Un patient maniaque devient alors capable de soulever son lit à la seule force de ses bras.

La force n’est pas le seul atout du maniaque. Ce dernier est débordant d’énergie. Il ne se fatigue jamais. La diminution de la faim et de la soif lui confère une endurance qui dénonce une fois de plus des améliorations fonctionnelles liées à la survie. Les conflits avec les autres individus du groupe devaient tourner à son avantage. La recherche de nourriture et la lutte contre toutes les formes de prédations étaient théoriquement facilitées par l’accroissement ou l’amélioration des capacités de survie de l’individu maniaque : Plus résistant, infatigable, ayant la force du forcené, énergique. La dominance est caractérisée dans le versant de la survie. La lutte pour la survie s’inscrit dans un cadre temporel étendu car le maniaque dort peu voire jamais. Le manque de sommeil n’est pas un handicap car il n’est pas corrélé à une augmentation de la fatigue ou à l’apparition de déficit cognitif. La valeur sélective s’envole. Survie et sexualité se renforcent pour rendre cohérente la théorie. La manie est bien un trouble de la dominance.

A contrario, les symptômes de la dépression font décroitre la valeur sélective. Le déprimé est en fait un dominé au sens éthologique du terme. La nouvelle ne va sans doute pas rendre le déprimé de meilleur humeur. Les symptômes dépressifs sont le miroir négatif de la manie. Le ralentissement moteur associé constituait clairement un risque face à la prédation mettant en danger la vie des premiers hommes. Le déprimé des cavernes subissait en outre les vicissitudes des troubles de la fonction sexuelle : impuissance, baisse voire disparition de la libido. L’accès à la reproduction était donc très difficile. La valeur sélective du déprimé tends vers zéro dans ses deux dimensions de reproduction et de survie. Il se situe fatalement en bas de la hiérarchie de dominance. Il en est même exclu ce qui accentue l’isolement sexuel et affectif.

Source : J’ai dû chevaucher la tempête, les tribulations d’un bipolaire, Yann Layma :
… j’avais replongé de plus belle dans ma déprime et mon apathie. Je me sentais surtout très seul. Je l’étais : pendant les trois années passées dans cet hôtel, je n’ai eu aucune vie sentimentale, pas une histoire amoureuse…
…J’ai tout simplement renoncé à sortir…Depuis plusieurs mois, les spasmes de robot autant que la souffrance et la folie qui se lisaient sur mon visage faisaient peur à la plupart de mes amis, même les plus proches. Certains me disaient qu’ils ne voulaient pas me voir dans cet état. D’autres ne disaient rien. Ils ne donnaient juste plus signe de vie.

Gloria Gaynor / I will survive
It took all the strength I had
Not to fall apart
Kept trying hard to mend
The pieces of my broken heart
And I spent oh so many nights
Just feeling sorry for myself
I used to cry
But now I hold my head up high
And you see me
Somebody new