1.4.2 Fluctuations

L’article précédent est une initiation à la dominance dans son acception éthologique. Le filtre évolutionniste ne prend tout son sens que dans son cadre d’expression : la hiérarchie de dominance. Une remise en cause radicale de ce qui est admis n’est pas l’objet principal de la théorie. Le but est de mener une interrogation jusqu’à son terme dans une perspective autrefois tracée par Nietzsche : « Ne pas admettre différentes espèces de causalités aussi longtemps qu’on n’a pas cherché à se contenter d’une seule en la poussant jusqu’à ses dernières conséquences (jusqu’à l’absurde dirais-je même), voilà une morale de la méthode à laquelle on n’a pas le droit de se soustraire aujourd’hui ; elle est donnée par définition dirait un mathématicien ». La cause de la hiérarchie de dominance est la dominance. Cette lapalissade n’est pas si ridicule qu’elle en a l’air. Les perceptions habituelles de la dominance sont classées dans des catégories comportementales. L’observation du monde animal est une mine d’or pour la théorie de la dominance. L’extraordinaire richesse des comportements de dominance dénotent sans doute un rapport entre la dominance et la variété des comportements chez les animaux sociaux. Les observations amènent à une impasse lorsque la science tombe dans le piège de confondre conceptuellement la dominance avec les comportements qui en découlent.

La recherche de dominance est un instinct ancien au même titre que la recherche d’eau, de nourriture ou de partenaire sexuel. Les instincts jouent leurs partitions dans un parlement à deux hémisphères. La dominance est un phénomène de l’esprit, du cerveau et peut-être même de l’âme. Wikipédia nous apprend qu’ « Un psychotrope est une substance qui agit principalement sur l’état du système nerveux central en y modifiant certains processus biochimique et physiologiques cérébraux ». Le bipolaire se voit administrer des substances qui modifient les comportement de dominance chez les animaux. L’extrapolation à l’homme n’est pas de nature à violer la pensée rationnelle. L’illusion consiste à croire que la civilisation a fait disparaître l’obsession sélective de Dame Nature. La civilisation n’a pu prendre son essor que dans la mesure où elle s’est construite sur une base, une couche biologique. Intuitivement, un groupement humain structuré bâti sur l’interdiction de boire verrait ses chances de perdurer compromises.

Un comportement maniaque présente des signes évidents de dominance dans les domaines de la sexualité, de la survie et de sociabilité. Le déprimé sévère se place théoriquement à la base de la hiérarchie de dominance en refusant le jeu social, en étant victime de la destruction de sa motivation à aller vers les autres. Il faut considérer que la source de ces variations de comportements est dans le cerveau. Les comportements sont proximaux, le cerveau est la cause ultime qui doit attirer notre attention.

La théorie est dure pour les dépressifs. Il ne faut pas craindre une certaine dureté. A chaque fois que l’on soumet l’homo sapiens aux outils théoriques de la science, les vierges effarouchées sautent au plafond. Elles n’empruntent le chemin ni de la tringle ni du rideau, c’est dans leur nature peureuse. On ne résout pas les problèmes à coup d’imprécations accusatrices télévisuelles. Les recherches sur la spécificité de la dominance humaine sont rares. L’évidence de la sujétion et de la violence manque de subtilité. Elle sera discutée dans les prochains articles. La dominance pure est beaucoup moins évidente à penser car elle joue sa pièce dans le cirque de nos réseaux neuronaux. Je suis incapable de décrire précisément ce qui se passe dans le cerveau. Je ne peux pas détailler les neuro transmetteurs et les hormones qui sont impliqués dans la dominance ; je peux juste définir de façon synthétique ce que la science est incapable de comprendre dans le détail physiologique. La dominance est un bouton de volume qui agit sur tous les processus physiologiques et mentaux du corps. C’est un catalyseur, un amplificateur du soi. Une manie vous fait aller au bout de vous-même sous l’effet de cette amplification. Les corps normaux sont des vaisseaux qui naviguent sur des eaux calmes. Dame Nature est curieuse et joue avec l’échelle de Beaufort. Elle rebat les cartes et teste la résistance de l’esquif. L’insuccès met en accusation le chantier de marine qui tirera toutes les conclusions de l’échec pour la prochaine traversée. La prochaine tempête multipliera les assauts des vagues sélectives qui sont utiles pour l’évolution. Malheureusement, la manie est un récif contre lequel on ne peut rien.

Le bouton de volume est tout à fait comparable à un système homéostatique qui s’informe, traite et génère un feedback. Le système homéostatique a tendance à conserver l’égalité d’une variable dans le temps. Il n’est pas évident que le bouton de volume est la même obsession. Le bouton de volume rend compte des variations de dominance. Le volume est à 0, l’humeur est théoriquement au plus bas, les pensées suicidaires sont intenses et la mort rôde, elle a peut-être déjà attaqué en utilisant un reste d’énergie émise par la collision de deux particules d’antimatière. Les processus moteurs et idéiques fonctionnent au ralenti. L’image du mort vivant est le résumé le plus glaçant du faible volume de dominance. Le volume est augmenté jusqu’à un certain niveau. La vie dans son mouvement, dans ses désirs de faire des choses et d’apprendre est normale. Elle redevient palpable dans son désir d’aller vers les autres. Le niveau de l’euthymie est une lumière qui attend la prochaine ombre ou le prochain flash. Le volume augmente encore. Le rapport au travail change. La surperformance, le « lead », la bougeotte sont des attributs du roi hypomane. Il est impossible de résister à ce volume car il est l’un des constituants essentiels du soi. Impossible de résister à soi. Malgré le volume sonore de l’hypomanie, le système décide qu’il n’y a plus de limite au bruit. Les symptômes de la manie sont un raz de marée impossible à repousser car l’océan, c’est vous et vous devenez une caricature de dominant, une exagération risible d’être humain. L’entrée dans le palace sans étoile est fracassante même si vous êtes attachés à cet hôpital. Le bar de l’hôtel peut empirer votre état car il est connu que certaines substances, avant d’agir, provoquent des déséquilibres dans le cerveau. J’ai de très mauvais souvenir à ce sujet. Je n’ai été psychotique qu’à l’hôpital. Les substances empirent votre cas et on vous dit, vous voyez vous êtes malades. Bienvenue dans le monde absurde du comble de l’inhospitalité.

Au lieu de considérer que le mal est bipolaire, il faut le concevoir comme la variation d’une seule variable : la dominance. La météo est bipolaire si l’on considère qu’il fait chaud ou qu’il fait froid. Mais les mots ne doivent pas nous piéger : le chaud et le froid ne sont que des variations de température. La température est liée à l’agitation des molécules. Par analogie, les neurones sont frigorifiés, tièdes ou agités quand ils sont manipulés par la dominance. La maladie bipolaire ou trouble de la dominance révèle donc ce bouton de volume que chacun a en lui. Tout le monde est concerné. Les neurotypiques et le surdominant qui voit son bouton de volume provoquer un effet larsen. L’image est intéressante car elle renvoie à une notion de feedback aboutissant à un équilibre chaotique incontrôlable. Le bouton de volume influe sur la réalité qui va rétro agir sur son niveau initial par l’intermédiaire des sens. Les bipolaires devraient aspirer à se contenter d’un niveau compatible avec la vie. Il faut se méfier des envolées mystiques des hauts de dominance. Cette méfiance est analogue à celle qu’il faut avoir vis-à-vis de la drogue. Je n’ai aucune envie de détruire mon cerveau à cause d’un mauvais réglage d’usine. L’idée de la variable unique est largement reprise dans les représentations scientifiques du trouble bipolaire. La variation de cette grandeur est bien caractérisée dans le schéma ci-dessous. Les lunettes du blog y voient une fluctuation de dominance.

La dominance est une valeur algébrique au même titre que la valeur sélective. La connaissance précise de cette valeur est une impossibilité presque quantique. Elle peut être atteinte lors des épisodes thymiques extrêmes. Une tentative d’organisation de la société en fonction de la valeur de dominance est vouée à l’échec. Organiser autour de l’invisible s’appelle une théocratie. Les sociétés s’organisent en fonction de la domination. Il ne s’agit pas de jouer sur les mots. La domination est l’ensemble des moyens qui font parvenir à la dominance. Les processus de domination sont donc conscients, visibles et mesurables par l’argent. Il n’est pas sûr qu’ils mènent tous à la dominance. Deux processus identiques vont créer de la dominance chez l’un et de la frustration chez l’autre. L’autre est un imbécile qui ne voit pas que la société impose un modèle qui ne lui convient pas. Il persiste dans sa méconnaissance de soi et gâche ainsi son existence. A l’inverse, la dominance peut récompenser l’imbécile heureux. La nature est injuste, tout le monde le sait. En général, ceux qui claironnent leur désir de justice créent encore plus d’injustice, pour leur propre bénéfice et leurs mains sales.

Source : Le miroir de Janus, Sami-Paul Tawil.
Cette maladie (Bipolaire, ndlr) peut pourtant favoriser l’expression d’un don, à condition que le maniaco-dépressif le possède déjà : « lorsqu’il [le don] se rencontre chez un individu d’un tel dynamisme, il peut s’exprimer de façon extraordinaire », note Ronald Fieve.

La dominance catalyse le véhicule que vous êtes. Elle ne le crée pas. Le corps et son niveau de dominance vont être confrontés à la sélection naturelle. Je ne suis pas en désaccord avec Dawkins. Le célèbre zoologiste pense que la sélection naturelle s’exerce sur le génome d’un individu, plus précisément sur une unité d’ADN ayant une forte probabilité de réplication. Les deux approches sont complémentaires. Elles se distinguent par l’échelle de temps. La vie pour le corps, le temps évolutif pour le gène.

Axel Bauer/cargo de nuit
Mais cette machine dans ma tête
Machine sourde et tempête
Mais cette machine dans ma tête
Leitmotiv, nuit secrète
Tatoue mon âme à mon dégoût