1.5.1 Tachypsychie

La nature de la dominance commence à émerger du brouillard et s’insinue dans nos neurones comme une pluie fine sur la sécheresse de l’ignorance. La promesse emprunte le chenal d’accès au bon port. La tempête qui nous balaie de temps en temps est une folie. Qu’est-ce qu’une tempête sinon un excès de vent ? La folie est un excès de dominance. La compréhension et l’acceptation de la nature de l’ouragan constitue une gageure, comment la dominance peut-elle fabriquer de la folie ? Ce blog est une tentative, une bouteille jetée à la mer ou un hameçon. L’appât théorique se tortille autour de la lumière du filament de fer. Si vous mordez dans les verts pâturages alors tout semblera aller de soi. Un excès de dominance exerce un impact majeur sur la fonction les plus évoluées du cerveau. La pensée suit l’emballement des fonctions sexuelles et motrices. Elle n’est pas épargnée par le tsunami maniaque. L’excès de dominance augmente ses capacités dans la même mesure que le mieux est l’ennemi du bien.

La dominance est le phénomène majeur de la régulation du soi. Elle exerce une pression sur la pensée. Rien n’échappe à sa main mise. Le cerveau n’est pas fait pour aller au cinéma, regarder les oiseaux chanter, écrire un article de blog, apprendre, aller à l’école, aimer, détester. Il est fait pour accroitre son rang dans la hiérarchie de dominance. Quand la machine à vapeur s’emballe, l’augmentation de la pression provoque l’accélération du train des pensées. Le débit des idées augmentent grâce à la catalyse du ciment relationnel qui les lie entre elles. Une relation n’est rien d’autres qu’une idée permettant de lier deux autres idées. Le maniaque parle de César puis de vie et de mort. Le lien relationnel est le pouvoir absolu. Mais il échappe à l’interlocuteur car le débit des pensées est vertigineux. Le maniaque s’auto dispense d’explications complémentaires. Le discours des hauts de dominance apparait alors aussi décousu qu’une pièce de tissu déchirée. Le nouveau monde dont il tente de rendre compte a perdu tout patron, toute logique partageable avec l’individu de moyenne montagne. Le raccord avec l’ancien monde disparaît dans un hyperespace vertigineux. Les psychiatres parlent de tachypsychie ou fuite des idées. Non seulement, les pensées défilent et vont très vite mais en plus le cerveau établit des connexions sur la base d’à peu près n’importe quoi : assonance, coq à l’âne, jeux de mots mais aussi parfois associations d’idées logiques. La liste n’est pas limitative car n’importe quoi peut alimenter la chaudière en charbon ardent. Les idées d’associations sont aussi nombreuses que les idées elles-mêmes.

La pensée prend son autonomie par rapport à la volonté. Les pensées jaillissent comme une source alors qu’habituellement l’acte de penser requiert un certain effort. L’art de la communication qui parle souvent pour ne rien dire fournit une image intéressante pour comprendre l’enchainement des constructions idéiques du maniaque. L’opposition Push / Pull est un classique du communiquant en général bavard mais pour une fois pertinent. L’information « poussée » est une information que vous subissez. Le tunnel dont on ne sort jamais après le 20 heure est un dégueulis dit « push ». L’effort consistant à chercher une information, à fouiller une bibliothèque ou à réfléchir est une démarche « pull ». L’information nécessite un effort pour être extraite de l’environnement. Nous vivons dans une société du Push plus que du Pull. L’internet est un moyen d’endiguer l’abêtissement des masses par la télé. L’humeur augmente et la pensée passe d’un mode pull à un mode push. Elle fait jaillir la pensée qui s’abrutit elle-même. Le maniaque expérimente un geyser d’eau vive impossible à endiguer. L’autonomisation et l’automatisation de la pensée par rapport à la volonté entraîne une conséquence inattendue. Le surdominant croit entendre des voix. Sa pensée s’accélère et fonctionne en autarcie. L’accès psychotique est juste au coin de la rue, et la manie mettra tous les clignotants pour emprunter tous les coins de rue du monde. La bougeotte de son corps ne l’y empêchera pas car même le fonctionnement moteur du marcheur infatigable prend son autonomie. De même, la pensée décrète son indépendance dans la tachypsychie. Elle n’arrête pas sa marche vers nulle part car elle ne sait pas que la vérité n’est pas réductible aux mots. Comment ne pas vouloir voir qu’un phénomène régulateur unique pilote à la fois les élaborations mentales et les divagations motrices du corps ?

Quand j’ai une montée en manie, j’en fait immédiatement part à mon psychiatre. Il me demande toujours de jauger l’état de mes pensées. Je suis capable de lui fournir cette information facilement car je me regarde penser. Je me surveille. La vitesse d’élaboration et la qualité affective des ruminations sont l’objet de mes attentions de tous les instants. Elles sont des indicateurs fiables que le lait est toujours dans la casserole. La tachypsychie est le symptôme constitutif de la manie. A l’inverse, la bradypsychie est le diagnostic qui révèle une baisse d’humeur. Le ralentissement de la pensée s’accompagne d’une pauvreté idéique. La pensée bat en retraite lors du repli sur soi. La bradypsychie et la tachypsychie ne sont pas des symptômes indépendants dont la cause proviendrait de deux systèmes différents. Le mouvement des molécules entraînent la sensation de chaud et de froid. La dominance provoque la tachypsychie et la bradypsychie.

L’accélération de la pensée et la multiplication des connexions constituent dans l’absolue une amélioration fonctionnelle digne de réduire en miette n’importe quel Aymeric Caron ou autre communicateur de vide du même genre. La valeur sélective devrait augmenter. Ce n’est pas le cas. Le cerveau logique qui ordonne, doute et juge est saturé. Le surcroit de dominance n’est pour l’heure pas maîtrisé par le néocortex. Les freins de l’article précédent ne fonctionnent pas encore. Les pensées sont stériles et tournoient dans un manège clos. D’un point de vue évolutionniste, on pense probablement à l’heure actuelle plus vite que nos ancêtres et la richesse des idées s’est certainement accrue. La dominance crée du déséquilibre. Elle résout ses équations chaotiques par de nouvelles fonctionnalités qui vont à leur tour créer de nouveaux défis. Quand Dame Nature crée, elle envoie directement les nouvelles fonctions dans l’environnement. Les tests de régressions sont inexistants. On pensera plus rapidement dans le future si un quelconque besoin de l’environnement se fait sentir. La civilisation télévisuelle ne rend pas cette prophétie tout à fait sure. L’accroissement des connexions n’est rien d’autre que l’accroissement des idées permettant les relations alimentant le défilement idéique. Nous vivons dans un monde saturé en signes. La publicité, la politique, les arts, l’information, le bruit gouvernent notre environnement en le saturant de signes ostensiblement appauvris. L’esprit moderne est bombardé en permanence d’idée simple et matraqué de slogan idiot dans une permanence omniprésente. Ce bombardement n’est pas neutre chez le bipolaire. Il alimente la fantasmatique du jaillissement des connections, de l’illusion des synchronicités. Le cerveau maniaque est sensible, son inconscient un puisard. Pour éviter de dépenser de l’énergie à pomper toutes les cinq minutes, le désert vert est une oasis de bon sens. Il faut éviter que la machine à connecter s’emballe en oubliant la sanction du milieu. L’impression grisante d’intelligence supérieure n’est rien d’autre que le signe de l’agenouillement devant la sélection naturelle. Il faut mépriser la pensée, la surveiller sans cesse. Le système d’attention neurologique est fait pour cela. Surveiller ce qui est pensé ainsi que la vitesse à laquelle les élaborations vous mènent par le bout du nez. Admettez comme postulat qu’aucune idée n’a jamais menée à la connaissance absolue et que vous ne pourrez jamais convaincre quelqu’un de l’existence de Dieu. Des gens ont essayé, ils ont fait une croix dessus.

Un chat lorsqu’il est prisonnier essaye toutes les positions possibles pour se sortir de l’impasse. Fondamentalement, la réaction à la tachypsychie est de même nature. Elle est une réaction à la peur du félin claustrophobe. Une peur qui ne vient pas du dehors. Lorsqu’un individu est acculé, ses pensées défilent, les options fusent. En manie, le cerveau est déséquilibré, il ne comprend rien à ce qui se passe. Il fabrique de l’intuition de manière anarchique pour se sortir des barreaux inhabituels de la manie. Il va chercher à trouver une réponse à un état qui est très similaire à la prison du chat. La seule différence réside dans l’impossibilité de se sortir du mauvais pas. La peur n’est pas ressentie, elle est masquée dans le cocktail détonant. Le cerveau est agressé et réagit automatiquement, il cherche une raison de se calmer. Pour se sortir du cul de sac, La croyance salvatrice en un long fleuve tranquille apaiserait le ruisseau maudit des inondations orographiques. Tromper le cerveau, voici peut être le défi du traitement de la tachypsychie.

La navigation accélérée et anarchique dans l’espace des possibles et des impossibles est une bonne définition du processus créatif. Le propre de la création dans l’espace des possibles est d’être adapté à l’environnement. Dame nature est exubérante. Elle appuie sur tous les boutons sans lire le mode d’emploi. Il faut donc une étape de sanction positive du milieu pour localiser la bonne touche. Dans le cas contraire, le processus de création accouche d’une erreur. La nature a le temps, elle attend une étincelle parmi des millions de nuit. La dominance sous-tend le génie créatif fondamental de la nature qu’elle nous transmet le temps d’un épisode maniaque. En proposant à la conscience n’importe quoi, la première étape de la création peut s’opérer. La deuxième étape de sélection fera le reste, elle est patiente. Le tamis est présent partout. Le cortex sélectionne les pensées adéquates. La sélection naturelle commence dès le cerveau qui avorte les pensées sans intérêts pour la conservation de l’espèce c’est-à-dire celles qui n’ont pas fait preuve de leur efficacité dans le passé. Le cerveau est un moteur sélectif puisqu’il en est le miroir. La civilisation actuelle rend possible les navigations dans l’espace des impossibles. Elle en est friande dans l’art qui est création sans sanction. Le maniaque est un artiste. Quand vous avez atteint ce stade, il faut commencer à se méfier et considérer les petites pilules bleues pour tromper l’intérêt du noyé qui refuse la bouée de sauvetage.

La nature construit des édifices qu’elle n’hésite pas à ébranler pour s’adapter à de nouvelles situations. La mission de la dominance est de parcourir l’espace des possibles et des impossibles pour sélectionner la bonne solution issue de l’exubérance heuristique de Dame nature La dominance dans l’histoire de l’humanité augmente. C’est une hypothèse raisonnable car la sélection naturelle humaine n’est rien d’autre que la filtration des sujets qui peuvent supporter les hauts de dominance. Son corollaire, l’aptitude créatrice augmente dans la même mesure. La fluctuation de dominance dans ce domaine est invisible pour la science parce que personne ne sait ce qu’est l’excitation maniaque et d’où elle vient. On peut connaître ses causes mais personne ne sait ce que c’est. On connait le fleuve mais pas l’eau qui se languit puis terrifie. La créativité exubérante du temps présent est bien un signe de l’augmentation tendancielle de la dominance. L’inventivité dépasse le pouvoir. Steve « the woz » Wozniak a plus changé la vie que tous les Sarkozy réuni. Le pouvoir n’est pas forcément l’expression la plus achevée de la dominance. Il use certaines cordes de la harpe mystérieuse. Et certainement pas celle de la créativité.

La tachypsychie me fait plus peur qu’autre chose. Perdre le fil de ces pensées, c’est perdre le fil de soi et la linéarité signifiante de l’hémisphère gauche au profit d’un hémisphère droit qui balance toute sa bande passante dans l’aire de Broca. Il faut perdre cette idée et considérer la pensée comme une fonctionnalité du corps comme une autre. Mon véritable être, ma conscience est ailleurs. Le cerveau produit la pensée comme le foie produit la bile. Voilà qui est suffisant pour me rassurer. Durant mes phases hautes, je signifie à mon cerveau : « causes toujours tu ne m’intéresse pas !» Les exercices de relaxation et la respiration abdominale sont très utiles pour comprendre comment le corps et ses peurs agissent sur la pensée. La pensée est directement connectée à la peur. C’est ma conviction. Ma comorbidité anxieuse me condamne à penser plus que les autres. Je suis très différent en ce sens. Il n’y a absolument aucune spontanéité en moi. Je me surveille et je pense trop.

La pensée et la griserie de sa vitesse est une bonne illustration de l’article précèdent. Les freins n’existent pas encore pour maîtriser le flot insensé des pensées du maniaque. Cependant la métaphore des freins a ses limites car la nature ne veut pas supprimer la vitesse. Elle trouvera des dispositifs pour la convertir en avantage sélectif. D’une façon ou d’une autre, tout est une question de temps. Dame Nature est patiente, très patiente. Elle a le temps et le hasard devant elle. Pensées défilantes, délirantes, connexions erratiques, néocortex largué. On pourrait penser que cela suffirait à rendre fou n’importe qui. Il existe un autre attribut de l’esprit qui, amplifié par la dominance, achèvera de nous rendre complètement marteau : l’estime de soi que nous aborderons dans le prochain article.

Lady Gaga / telephone
Stop callin’ Stop callin’
I don’t wanna think anymore
I left my head and my heart on the dance floor
Stop callin’ Stop callin’
I don’t wanna talk anymore
I left my head and my heart on the dance floor
Stop telephonin’ me (Stop telephonin’ me)
I’m busy (I’m busy)
Sometimes I feel like I live in grand central station
Tonight I’m not takin’ no calls
‘Cause I’ll be dancin’

Joe Bar team / la pensée en tant que moulin à vent