1.5.2 Estime de Soi

La dominance, ou humeur haute, amplifie la pensée de deux façons. C’est la conclusion majeure de l’article précédent. La catalyse agit quantitativement sur le débit des idées. Elle agit qualitativement sur le spectre des ciments de leurs connections. Deux idées sont liées par une autre idée sous-jacente qui échappe parfois à l’interlocuteur. Le cerveau maniaque parle du fils et brusquement disserte sur le grand oncle. Le ciment qui lie les deux représentations est la famille. Tout est bon pour obtenir de la relation qui alimente le discours des danaïdes, au grand dam de la logique, des usages et des habitudes langagières. La créativité n’a pas d’autres sources. Elle est capacité à trouver des correspondances neuves, des raccourcis jamais empruntés et des liaisons originales. La désinhibition libère le maniaque des contraintes de l’air du temps.

Les connexions s’établissent donc de manière quasi anarchique dans la surdominance (manie). L’interlocuteur est perdu et se fatigue vite à suivre une logorrhée inflationnaire. Le néocortex du maniaque est incapable de réguler ses pensées qui défilent tellement vite qu’elles semblent prendre leur autonomie. Le symptôme est d’autant plus difficile à endiguer qu’il est accompagné d’une certaine griserie qui ne veut pas chercher la pédale de frein. L’humeur haute rechigne à la limite d’autant plus qu’elle a un impact important sur un autre constituant essentiel du soi qui interdit tout retour au calme. Ce composant se révèle également amplifié lors d’une fluctuation de dominance. Il est très difficile de voir défiler ses pensées et d’attendre sagement la conclusion de l’épisode. L’habituation à la tachypsychie est rendue impossible par l’amplification de l’estime de soi. En psychologie évolutionniste, elle est une composante importante de la valeur reproductrice (mating value) ou de l’attractivité romantique (romantic desirability). La science confirme ce que nous savons tous déjà intuitivement : les femmes sont en général plus attirées par les hommes qui ont confiance en eux-mêmes.

Source: Evolutionary Psychology – ISSN 1474-7049 – Volume 9(2). 2011. / An Implicit Theory of Self-Esteem: The Consequences of Perceived Self-Esteem for Romantic Desirability
EN: The present studies provide additional support for the existence of an implicit theory of self-esteem such that an individual’s level of self-esteem influences how he or she is perceived by others. The results of the present studies found that individuals with ostensibly higher levels of self-esteem were generally viewed more positively on domains related to romantic desirability than those with lower levels of self-esteem. However, important exceptions to this pattern emerged such that women with high self-esteem were not always viewed positively on dimensions such as Warmth-Trustworthiness and attractiveness.
FR : Les présentes études fournissent une confirmation supplémentaire de l’existence d’une théorie implicite de l’estime de soi. Le niveau d’estime de soi influe sur la manière dont le sujet est perçu par d’autres. Les personnes ayant plus d’estime de soi sont généralement considérées comme de meilleur partenaire sexuel (je surtraduis à dessein, parce que le sujet c’est l’éthologie pas Barbara Cartland)…

L’assurance, pour un homme plus que pour une femme comme le souligne l’étude, procure un avantage en termes de reproduction. On ne peut pas mieux signer la présence de la dominance. Il ne s’agit pas de faire des généralisations hâtives. Cependant, il apparaît clairement que l’estime de soi est conditionnée par le niveau de dominance. La sémiologie du bipolaire en crise maniaque ne va pas nous démentir : tous les psychiatres vous diront que le maniaque à une estime de lui-même « excessive ». Les psychiatres américains parlent d’« inflated self esteem ». Les femmes bipolaires comme les hommes sont touchées par le renforcement, la montée de l’estime de soi. L’objet de l’article n’est pas d’évaluer si le différentiel d’attractivité sexuel basé sur l’estime de soi est appris, inné ou sexué. Il est de montrer qu’une variable importante pour l’attractivité sexuelle est fonctionnellement dépendante de l’humeur. Cette liaison trahit le phénomène de dominance.

Certains psychologues ont une vision intellectuelle de l’estime de soi. Ils considèrent que l’estime de soi est une évaluation du sujet par rapport à ses valeurs. Ils parlent de confiance en soi lorsque l’évaluation de la situation personnelle du sujet est positive à l’aune de son référentiel de désir, d’aspiration et de morale. Ma perspective n’est pas intellectuelle. Ces psychologues ne disent pas si l’évaluation en question est une cognition consciente ou automatique. De mon point de vue, l’estime de soi est une fonction neurologique de très bas niveau. Elle fait partie de la conscience de soi, de sa relation au monde. Elle conditionne très certainement la motivation. L’estime de soi en tant qu’elle dépend du niveau de dominance, n’est pas directement modifiable par le jugement conscient du sujet. La logique veut qu’elle dépende d’abord de la dominance avant de dépendre du sujet. Le sujet ne peut pas décider consciemment de sa propre dominance sinon le jeu sélectif serait faussé. La dominance n’est cependant pas l’estime de soi. Elle l’a subsume. J’ai déjà eu des tachypsychies sans phénomène d’estime de soi excessive. Je dois donc supposer que la dominance est une instance régulatrice supérieure.

Nous rejetons les gens faisant preuve d’assurance excessive lorsqu’ils ne sont pas à la hauteur de leur confiance en eux. Ce rejet n’empêche pas sa victime de continuer à être imbuvable malgré des signaux ignorés. Seul le niveau du soi neurologique permet d’expliquer cette persévérance dans le ridicule. L’estime de soi telle que je la conçois n’est pas estimation de soi au sens strict des psychologues mais une fonctionnalité du cerveau qui supporte le soi, qui lui garantit qu’il est vrai par rapport à lui-même et, en même temps, qui le protège d’agressions extérieures comme le jugement d’autrui ou les aléas du milieu. En un mot, l’estime de soi permet au soi de persévérer dans son être. Lorsque la dominance augmente dans des proportions pathologiques, l’estime de soi est augmentée ainsi que son corrélat la sensation de certitude. Les mots clé ici sont sensation, sentiment ou émotion. Peut-être, qu’au fond, l’estime de soi est le sentiment de dominance. Nietzsche parlait de machtgefühl.

La protection de l’estime de soi va se renforcer jusqu’à isoler le maniaque de son milieu. Il va devenir complètement inadapté car l’assurance qui lui sert habituellement de support et de protection bienveillante, va brusquement l’enfermer dans lui-même. Son être va se croire absolument vrai ou syntone au milieu alors que dans les faits il a déjà perdu pied avec la réalité. La folie ne réside pas dans les pensées psychotiques mais dans l’absolue adhésion du fou à son délire. Il faut donc dissocier le délire de l’adhésion. Plus le délire est incroyable, plus le niveau d’estime de soi doit être élevé afin que le fou croit aux représentations qu’il créé. Il est d’une sincérité absolue car le sentiment de certitude est du même tonneau grisant.

L’estime de soi à un effet fascinant sur la pensée. Chacun pense que sa pensée est neutre, qu’elle n’a pas de goût particulier. Chez les gens normaux, la dominance varie peu ou lentement. Seule une fluctuation soudaine de dominance montre à quel point l’estime de soi donne une couleur, un goût à la pensée. Je me rappellerais toujours de ces 40 secondes où mes pensées avaient défilé (tachypsychie). Certes, la vitesse de défilement des pensées avait été impressionnante. Mais, le plus fascinant était que j’avais tenu toutes ces pensées pour vrai, pour absolument vrai. Je ne me rappelle plus de la teneur de ces idées. Seule la sensation d’absolue avait marqué ma mémoire. Le sentiment de certitude fait baigner la pensée dans une mer étrangère. Il n’est pas surprenant que des voix comminatoires puissent s’y faire entendre.

La tachypsychie et l’estime de soi dépendent de la dominance mais elles sont des phénomènes psychiques différents. Le défilement des idées est gérable alors que l’excès pathologique d’estime de soi n’est pas maitrisable. J’ai eu des tachypsychies sans certitude absolue. Il est amusant de noter que le sentiment de connaissance absolue n’est pas l’apanage des bipolaires. Les neurotypiques subissent parfois une fluctuation de dominance courte, intense mais sans conséquence.

Source : Les démons de Gödel, Pierre Cassou-Noguès
Entre 1906 et 1910, Husserl eut une crise psychologique… Mais à un moment durant cette période, tout lui devint soudainement clair, et il est arrivé à une connaissance absolue ».

Evidemment, Gödel se rend compte « qu’on ne peut pas transférer la connaissance absolue à quelqu’un d’autre. On ne peut pas donc la publier ». Husserl ne nous a jamais fait part de la connaissance absolue pour la simple et bonne raison qu’elle est un sentiment puissant bâti sur une fonction neurologique : l’estime de soi associée à un sentiment de certitude. La communication d’un tel sentiment est possible par le langage mais la sémantique ne peut pas créer l’affect puissant, agissant qui lui tient lieu de fondement. L’estime de soi et le sentiment de certitude absolu transformeront n’importe quelle pensée en Vérité ultime. Le discours performatif, que dénonce Onfray dans ses livres, renvoie à la même idée à un niveau d’intensité moindre.

L’ennui avec les certitudes est leur propension à donner naissance à la paranoïa. L’assurance extrême porte sur le soi qu’elle rend hermétique. Ce sentiment, cette illusion de certitude gonflent l’égo de manière démesurée. Ils provoquent une méfiance maladive envers le monde qui ne devient plus que complots ourdis par des instances internationales obscures pour mettre fin à la vie d’une personnalité exceptionnelle ! La compréhension de la paranoïa ne fera pas l’économie d’une plongée attentive dans le phénomène neurologique qu’est l’estime de soi. Pour ma part, je n’ai jamais montré de paranoïa lors de mes épisodes. Mais je peux comprendre tous les dérapages si cela dure plus de 40 secondes. La conviction de détenir un secret que personne ne connaît contribue également à entretenir l’hystérie de la méfiance.

La sélection naturelle va avoir fort à faire avec l’estime de soi du maniaque. Cette dernière déconnecte le bipolaire du monde bien avant qu’il n’atterrisse dans un HP. Ce ruisseau tranquille au clapotis agréable qui vous chuchote raisonnablement tous les jours « tu as raison d’être ce que tu es, tu as raison de penser ce que tu penses, tu es justes, tu vaux la peine d’être vécu » devient un tsunami furieux lors d’un up qui vocifère « tu es dieux, tu as absolument raison, qu’importe le reste, ce que tu penses est ! ». Le maniaque est sincère mais non vérace, il vous dit sa vérité au mépris d’une analyse raisonnable du monde extérieur : je suis dieu, je suis Napoléon, je suis la vierge marie. L’estime de soi procure à la fois une valeur sélective supérieure car elle est appréciée par le sexe opposé. Son excès n’aboutit qu’à une évaluation erronée de la réalité. La valeur sélective (fitness) tend vers zéro. Si votre conception de la réalité est fausse, vous devenez inadapté et donc candidat à une mort darwinienne imminente. Le check in dans le palace sans étoile se présente alors comme la seule issue possible. Les cocktails qu’on sert au bar de l’hôtel vous en feront voir de toutes les couleurs.

Le rapport établi entre la valeur sélective et la dominance est confirmé. Au-delà d’un certain seuil de dominance, la fitness s’effondre. Le coupable idéal est l’augmentation pathologique de l’estime de soi. Cette inoffensive sensation, qui nous permet de vivre et de lier des concepts avec une certaine confiance à l’euthymie, devient une prison mentale lors de la manie. Pour contrebalancer l’excès d’estime de soi, dame Nature devra renforcer les fonctions supérieurs du cerveau (doutes, délibérations, analyse…). Elle créée à partir de déséquilibre, et la raison d’être de la dominance est de créer ce déséquilibre. La sélection naturelle a besoin de l’estime de soi. L’assurance est bien la courroie de transmission entre la créativité, la pensée, la volonté et l’action. L’idée saugrenue des poissons de sortir de l’eau a surement été protégée par une estime de soi archaïque. Dame nature est logique, elle crée du comportement et vous isole en même temps de tous les instincts qui pourraient remettre en cause son déploiement dans l’environnement. Elle vous fait aller jusqu’au bout de la folie, elle la veut non seulement pensée mais en acte. Encore une fois, des milliers de poissons vont y laisser leurs écailles jusqu’à la mutation miracle qui va permettre d’aller brouter l’herbe sur la terre ferme. L’humeur est-elle un moteur évolutif ?

L’instinct d’aventure est une conséquence de l’estime de soi. Il ne faut pas réduire l’estime de soi à un phénomène automatiquement visible et imbuvable. Elle peut s’exprimer chez des personnes humbles et normales, elle coule dans les veines de Tabarly, Florence Arthaud et autres navigateurs de l’extrême. Notre admiration pour ces gens-là vient du fait qu’il s’agit de dominant. Leur estime de soi, leur courage, et leur témérité révèlent leur dominance. Les milliers de badauds ne s’y trompent pas lorsqu’ils viennent saluer les départs des grandes courses. Ces gens ne jouent pas, ils jouent leur vie, c’est leurs manières de vivre, intrépides et dominants.

L’estime de soi convertit facilement la connexion en nouvelle pensée, la pensée inédite en volonté et la volonté en action saugrenue. Intuitivement, Une certitude se transforme en action plus facilement qu’un doute. La distractibilité du maniaque est légendaire. Ses multiples pensées sont transformées en certitudes par l’estime de soi, qui à leurs tours, sont concrétisées par de multiples actions ou projet plus ou moins fantaisistes dus à la créativité d’une activité psychique débridée. A l’abri du doute et des contradictions, et à la merci d’idées protéiformes, le maniaque sombre dans son monde. Dans mon cas, lors de mon premier épisode maniaque, l’idée même de la mort n’était plus effrayante, je voulais voir ce qui se passait après et je trouvais ça drôle. Toute peur face au grand saut avait disparu, l’estime de soi avait fait disparaître l’instinct de conservation : doutiez-vous de la puissance de la surdominance ? La manie, c’est plus fort que toi. Mais ce n’est pas un jeu.

Source : http://www.medicalnewstoday.com/articles/37010.php
EN: Thoughts come and go rapidly (racing thoughts). Sometimes, bizarre solutions come to the patient’s mind, and they are acted upon. This may involve, for example, attempting to re-wire the house or re-arrange everything that is in the fridge in order to solve a totally unrelated problem.
FR : Les pensé apparaissent et disparaissent rapidement (fuite des idées). Parfois, des solutions bizarres viennent à l’esprit du patient qui les met à exécution. Par exemple, cela peut impliquer de refaire l’électricité de la maison ou de de réorganiser le frigo afin de régler un problème qui n’a aucun rapport.

Choisissant toujours la perspective du soi en niant le réel, le maniaque s’exclue du groupe social et va jusqu’au bout de ce qu’il est. Il perçoit les informations de la réalité mais cette dernière se heurte au filtre de l’estime de soi qui qui interprète tout à l’aune de l’ego absolu. Lors de mes phases up, je ne ressens plus les émotions venant de l’extérieur négativement, je ne souffre plus de la relation avec les autres. Tout est plus facile parce que l’assurance agit comme un bouclier contre l’extérieur, je suis véritablement moi-même sans peur, sans anxiété et sans stress. L’estime de soi vous transforme en une sorte de terminator. J’ai toujours été fasciné par la puissance que dégage ce personnage. Il obéit à une logique formelle d’ordinateur (forme absolue de certitude) et n’est entravé par aucune émotion parasite dans l’accomplissement de sa tâche. C’est le mécanisme de l’estime de soi poussée jusqu’à sa caricature.

Nous allons parler dans un prochain article d’un dernier ingrédient interne nécessaire à un bon pétage de plomb.

ESTIME DE SOI II

Superbus / mes défauts
Oh oh oh oh oh oh c’est mes défauts
Oh oh oh oh oh oh j’suis pas dispo
Un peu mito, un peu mégalo
Oh oh oh oh oh oh
Oh oh oh oh oh oh tous mes défauts
Oh oh oh oh oh oh je suis perso
J’ai de l’égo ça rend marteau
Oh oh oh oh oh oh
C’est mes défauts (C’est mes défauts)
Je suis pas dispo (Je suis pas dispo)
Un peu mito un peu mégalo
Tous mes défauts (Tous mes défauts)
Je suis perso (Je suis perso)
J’ai de l’égo ça rend marteau

Green day / she
She…
She’s figured out
All her doubts were someone else’s point of view
Waking up this time
To smash the silence with the brick of self-control

Steppenwolf / born to be wild
Get your motor running
head out on the highway.
Looking for adventure
in whatever comes our way
Yeah, darling
Gonna make it happen
Take the world in a love embrace
Fire all of your guns at once and
Explode into space
I like smoke and lightning
Heavy metal thunder
Racing in the wind
And the feeling that I’m under
Yeah, darling
Gonna make it happen
Take the world in a love embrace
Fire all of your guns at once and
Explode into space
Like a true nature child
We were born
Born to be wild
We have climbed so high
Never want to die
Born to be wild
Born to be wild

Extrait de terminator
Le langage informatique que les réalisateurs ont utilisé pour suggérer la pensée du terminator est l’assembleur 6502. Je l’ai appris à 14 ans après le basic. Le premier terminator marche sur un processeur 8 bits cadencé à 1 mégahertz. On voit ici un code source. La logique fait un copier/coller d’une zone mémoire vers une autre. Les adresses mémoire de la source et de la cible sont stockées en page zéro avant l’appel d’une routine monitor qui effectue la copie. Routine probablement programmée par the Woz (Steve Wozniak) himself. Dans d’autres séquences, on voit le défilement bête de la mémoire. J’ai de beau reste après 26 ans !