1.5.3 Toute puissance

La toute-puissance est un sentiment et une idée. Toutes les facultés qui subissent l’amplification de la manie s’additionnent pour former l’image mentale d’un soi où le rêve se dispute violement avec la réalité. L’hypersyntonie, la tachypsychie, l’augmentation de l’estime de soi se confondent dans une spirale infernale. Le labyrinthe dans lequel s’enferme la victime des humeurs hautes n’est peuplé que de chausse trappe et de cul de sac. Trouver la sortie relève de la quadrature du cercle. Tous les pièges se parent de milles parfums qui chatouillent agréablement les narines. Les sirènes sont invincibles et leurs tentations un appel à un surcroît de puissance. Les sirènes danseront bientôt dans l’ambulance. Alors, quitte à perdre pied, autant tenter la chance et tout dépenser.

Si vous ne cédez pas à la tentation, le sentiment est parfaitement discernable dans le cerveau. « Au commencement du mois d’août 1881 à Sils Maria, 6000 pieds au-dessus du niveau de la mer et, bien plus haut encore, au-dessus de toutes les choses humaines » (Nietzsche). La sagesse, la connaissance et la foi se pare du déguisement de la certitude. Ne faites rien, profitez de la suspension du temps dans l’infini de l’esprit. La toute-puissance est perverse, elle pousse à élaborer des stratégies pour agir et vaincre. Alors ne faites rien. Profitez du feu d’artifice silencieux qui prend corps dans les méandres de l’âme. Mille piques mordront parfois. L’anxiété est une seringue à la langue fourchue. Elle disparaîtra pour inoculer une extase ou, mieux, un sentiment de paix à la conférence perpétuelle des instincts. Ce sentiment de paix, il est véritable Eveil et maîtrise par l’idée du sentiment de toute puissance. Votre chimie ne comprendra pas. Elle vous pousse à conquérir tous les possibles. Tenez là en laisse, restez là, coi, léthargique alors que la tempête arrive en gare et vous réclame comme passager. Vous refusez d’être le passager du vent et la météo veut prédire un calme plat, une paix intérieure absolue. La paix absolue, telle est la dernière forme dont se pare le sentiment et l’idée de toute-puissance lorsqu’ils atteignent les sommets. La sagesse ne peut nier la puissance alors elle s’assoit, se regarde elle-même et le monde. Elle voudrait considérer la puissance comme une illusion. Mais elle ne fait que la mettre en perspective. Elle en ralentit le cours. La rivière exubérante ne doit pas se transformer en débâcle. Le résultat est le même. Une supériorité qui va légitimer un enseignement à la surprise générale des convertis qui ne pourront jamais atteindre le nirvana. Ils n’ont pas les bons gènes mais ils ne se gênent pas pour imiter le malade mental, ce gnome rare qui devient soudain la lumière des nations. Rêve paradoxal après l’éveil profond.

La toute-puissance est la combinaison des affres de la biologie et de leur intellectualisation. L’estime de soi joue un rôle tellement majeur dans cette prise de conscience qu’on la confondrait presque avec la plénitude de la puissance. Elle s’en distingue. La toute-puissance est le réceptacle conscient de toutes les constations réelles, supposées ou hallucinées des épisodes maniaques. Par exemple, le sentiment d’invulnérabilité est partagée par tous les bipolaires. Nous ne savons pas d’où il vient. Est-ce une hallucination ou un tour joué par l’estime de soi ? Ou encore, est-ce cette marge sociale vierge, inoffensive et inutilisée à l’euthymie ? Cette marge sociale, on en prend conscience dans la manie. Elle nous fait réaliser à quel point nous passons à côté de notre vie. Son utilisation ne dépend pas directement de l’apprentissage, elle dépend de la puissance, de la dominance. La désinhibition, la capacité que nous avons d’atteindre ce que nous sommes, est le médiateur de cette connaissance sociale pratique. Cette connaissance du soi ultime est le plus haut degré de la toute-puissance. Etre soi un peu plus n’est pas dangereux et n’appelle aucune représailles de l’autre qui vous ordonne d’entrer un peu plus en scène, d’où le sentiment d’invulnérabilité, partie prégnante de la puissance.

En tant que connaissance composite du milieu et de soi, la puissance se rapproche le plus de la dominance. Donc de l’humeur. Elle oscille et on la nomme avec des sentiments. Ce n’est pas tout à fait exact. La tristesse, la mélancolie des dépressifs, le bonheur plus ou moins intenses sont des degrés de de la puissance. Les dépressifs et les gens ne sont pas fous. Des informations objectives alimentent l’idée et le sentiment d’être un soi parmi d’autre sur une échelle dont seul les bipolaires connaissent l’envergure, et les pompiers les nombreux méfaits. Les fluctuations de puissance sont des tremblements de stupeur qui se mesurent à l’aune d’une échelle de Richter. Plus l’intensité est élevée, plus les ravages sociaux sont élevés. L’impression de pression interne est tellement élevée qu’on se demande si le corps ne va pas céder. Une déflagration de type Monty Python. Repeindre des murs avec sa viande ne manquerait pas de goût. Il suffirait de choisir la bonne moutarde et constater qu’on a ri d’un rire qui nous donnera plus tard la jaunisse. Et on espère à chaque fois que les murs ne repasseront pas les plats. Ils remettront le couvert, toujours, si on n’y prend pas garde. Toujours prendre garde, surveiller la tour du pire qui attend son prochain effondrement. La vie du bipolaire est une reconstruction, une joie d’être sans cesse au pied du mur et de voir toujours le soleil.

L’estime de soi et la puissance sont deux phénomènes psychiques différents. La phase mixte est un état que je ne connais pas. Elle est une autre école de pensée du courant bipolaire. Une autre façon d’expérimenter ce qui échappe à la philosophie des neurotypiques. La certitude propre à l’estime de soi se morfond dans la tristesse du dépressif. Le résultat est détonnant. L’estime de soi est un puissant vecteur motivationnel pour les idées suicidaires. Une mélancolie amplifiée par la certitude de sa propre déchéance est une gâchette sensible. Les études le montrent, la mortalité par suicide dans les épisodes mixtes est augmentée significativement. La puissance et l’estime de soi sont deux choses différentes. Dire qu’une chose est différente est un peu simpliste lorsque l’on parle de l’âme humaine. Le mot analyse est bien une billevesée freudienne des moins réjouissantes. Disons que les deux concepts peuvent être distingués à certains niveaux, à certaines échelles. Ce sont deux hématomes qui saignent différemment.

Le bonheur a une signification dans la sélection naturelle. Le sens qui sous-tend nos expériences de vie parvient toujours à maturité. Il affleure à la surface de la conscience. On appelle cela vieillir d’une vie de veille. Alors le 3ème épisode maniaque et sa surprenante fluctuation dans mon niveau d’attractivité romantique trouveront une explication. Pourquoi devenais-je brusquement le bonobo dominant ? C’est très perturbant de vivre cette puissance. Cela renvoi à un certain mystère et en même temps à l’animalité la plus totale. Le bonheur existe et il a une utilité, il est porteur de sens. Les gens heureux ne se posent pas beaucoup de question, la souffrance si. Elle veut savoir sa cause car elle espère y mettre fin. L’inexistence de débouchée à cette espérance lui cause peut-être encore plus de souffrance. Tachypsychie, estime de soi et toute puissance forment le triptyque des causes endogènes de la folie. Tournons cette page pour nous intéresser maintenant aux causes exogènes.

Episode mixtes :
« Un épisode mixte est défini par des symptômes de dépression et de manie survenant simultanément et en nombre suffisant pour satisfaire aux critères diagnostiques des deux affections en même temps. L’effet de cette concomitance des symptômes sur l’évolution du trouble bipolaire n’est pas connu. Certaines études suggèrent que chez les patients présentant des épisodes mixtes, le rétablissement après un épisode est plus lent, et l’issue moins bonne, que chez les patients présentant des épisodes de manie ou d’hypomanie pures. Les épisodes mixtes sont associés à une incidence accrue d’abus de substances et d’envies et tentatives de suicide (Suppes et al, 2000). Par ailleurs, les épisodes maniaques chez les adolescents et les jeunes adultes sembleraient être le plus souvent des épisodes mixtes »

Muscle Or / Par le pouvoir du Crâne Ancestral!