2.2.2 Tribu primitive

Dans le précèdent article, nous avons pu identifier ce que les anglais nomment un pattern. Je n’arrive pas à trouver une bonne traduction en français de ce mot. Je crois que la meilleure traduction peut être approchée par « forme » ou « motif ». Lorsque nous considérerons un phénomène complexe, notre cerveau cherche à trouver des formes qui se répètent. C’est la base de la de toute démarche éthologique comme l’a admirablement montré Konrad Lorenz qui a passé sa vie a observé les animaux. C’est une façon différente de penser. La pensée discursive classique s’appuie sur des hypothèses et des déductions logiques dans un cadre linéaire alors que la perception des formes s’appuie sur une accumulation d’information que le cerveau rassemble pour en dégager des représentations suffisamment stables pour pouvoir être pensées et combinées. Pour Kant, Penser c’est juger, c’est-à-dire élaborer des modèles simples de représentations complexes pour les ramener à l’unité. Il est très difficile de penser le chaos alors nous le soumettons à l’ordre unifiant de nos structures neurales. Cette capacité à percevoir des formes répétitives parmi une masse importante d’informations hétéroclites constitue la base de toute réflexion sur le comportement. Les comportements de dominance des animaux sont facilement perceptibles : la plupart des hiérarchies de dominance sont basées sur l’évidence de la confrontation violente. Les comportements de dominance des êtres humains sont beaucoup moins perceptibles mais ils ont toujours la même forme dans la structure de dominance.

Lorsque la femelle ne choisit pas le dominant parmi les membres privilégiés de la hiérarchie locale de dominance (Anna Qvarnströma, Elisabet Forsgrenb, Trends in Ecology and Evolution 1998) alors il est plus simple de postuler une structure de dominance moins évidente voire cachée au sens où je l’ai défini dans un article précèdent. Elle apporterait à la femelle une indication additionnelle qui complèterait les informations fournies par la hiérarchie locale de dominance reposant généralement sur des confrontations visibles. La structure de dominance n’est pas apparue avec l’apparition du genre humain. Dame Nature a dû l’expérimenter bien avant que l’homo sapiens ne prenne son essor. Là où la femelle est bien la reine de la sélection naturelle, en tant qu’elle peut choisir son reproducteur, il y a de forte chance qu’une structure de dominance soit à l’œuvre en arrière-plan des hiérarchies locales de dominance. Pourquoi Dame Nature donnerait le choix aux femelles si cela n’avait aucune valeur ajoutée par rapport à leurs « viols » systématiques par le mâle au sommet de la hiérarchie de dominance ?

Pour les humains, une hiérarchie locale de dominance est une hiérarchie où la sélection s’effectue sur des attributs explicite (Industrie, musculature, force, intelligence…) alors que la structure de dominance ne se base que sur le signal honnête du bonheur. Les hiérarchies locales sont les points d’entrée nécessaires de la structure de dominance d’une part parce que l’ascension dans une hiérarchie locale permet, en parallèle, en fonction du bonheur qu’elle procure, une progression dans la structure de dominance et, d’autre part, parce qu’elle reste le théâtre de l’évolution où les fonctionnalités du corps et de l’esprit se développe. Mais une femme vous jugera en dernier ressort sur votre bonheur, témoin synthétique de votre adaptation au milieu et révélateur fidèle de votre dominance.

Pour trouver un terrain expérimental propice à la révélation de la structure de dominance chez l’être humain, il faut absolument que toute violence physique soit exclue du protocole expérimental. Car dans ce cas, on retomberait dans une hiérarchie de dominance locale basée sur l’intimidation, la peur et la violence. C’est pourquoi le cas du psy dans l’article précèdent était intéressant. Comment des femmes majeures ont pu se laisser entrainer par des discours ésotériques dans des rapports sexuels non voulus, rétrospectivement ? Il n’y a qu’une solution rationnelle à ce problème : Le signal honnête de bonheur du psychiatre était si intense qu’un puissant signal inconscient inhibiteur a été envoyé et parfaitement reçu par le cerveau reptilien des « victimes ». En l’absence du psy, les yeux des victimes se sont décillés, elles se sont réveillées et ont accusé de viol. Je vais dire quelque chose de terrible, mais sur le moment, elles ont bien cédé : leurs cerveaux reptiliens ont trouvé un bénéfice psychologique de s’accoupler avec un dominant. Le problème est que le néocortex, écarté du processus de décision et, réveillé par des conseils de tierce personne, n’a pas du tout apprécié l’incartade. L’influence du dominant est hic et nunc, une fois absent, le néocortex reprend ses droits.

Alors ceci est un avertissement pour les mâles dominants : faites attention à ne pas trop baratiner les femelles, vous pourriez être dépassé par votre propre impact dominant et vous retrouver en taule. Tout ce que vous pourrez raconter n’a aucune importance comme le prouve l’hurluberlisme du psy, seule peut compter la dominance. La dominance bonheur ne s’inscrit pas dans un sourire béat, le signal honnête est très subtil et je préfère dire qu’il est insaisissable pour l’instant. Mais tous nos cerveaux reptiliens sont capables de le décoder alors que nos néocortex peuvent tout ignorer d’un côté comme de l’autre. Le dominant peut même croire s’enorgueillir d’une éloquence hors du commun alors que tout ce qu’il va faire va être coloré positivement par le signal affectif de bonheur.

La seconde étude va porter sur une personne qui cumule toutes les conditions expérimentales qui vont permettre de mettre en évidence la structure de dominance. J’avais précédemment affirmé que le bonheur accumulé dans les hiérarchies locales de dominance était la monnaie d’échange dans la structure de dominance. Pour tout un chacun cela est vrai. Mais pour des gens comme moi, cela n’est pas le cas : la dominance fluctue au gré de l’humeur psychiatrique et entre en éruption lors des phases de manie, elle est son propre maître et le milieu, limitant, lui est étranger, elle passe donc dramatiquement outre. Pour une deuxième catégorie de personne, les niveaux de dominance, reportés par le signal honnête, sont également importants mais ils sont complètements maîtrisés par le sujet car celui-là a déjà trouvé les ressources innées (surtout) ou acquises pour que sa manière d’être soit compatible avec une vie adaptée au milieu. Robert le Dinh, dit « Tang » fait partie de cette catégorie extraordinaire dans le sens premier de rare. Je ne vais pas faire l’apologie de ce type, mais, je suis comme l’entomologiste qui s’émerveille devant un spécimen rare.

Robert le Dinh dit Tang est un gourou d’une secte d’une vingtaine de membre. La société a sensiblement le même point de vue sur la folie bipolaire et les sectes. Dans les deux cas la peur l’emporte sur la réflexion. C’est comme si le même phénomène sous-jacent inspirait les mêmes angoisses. J’ai montré que la dominance était le phénomène caché dans la folie maniaque. Il me sera plus facile de démontrer que la dominance est le filigrane puissant qui rend la secte aussi incomprise que la manie. D’un côté un discours psychologisant impuissant, de l’autre des propos mystiques voire farfelus. Essayons de trouver la vérité par la rationalité scientifique en nous remémorant la définition d’un sujet dominant en éthologie traditionnelle. Un sujet dominant est caractérisé par un accès favorisé à la reproduction et aux ressources. C’est une définition éthologique. C’est-à-dire qu’on étudie les animaux sous cet angle. Transposons là à l’être humain. Qu’observe-t-on dans la secte Tang ?

Robert Le Dinh vivait confortablement sans métier particulier, les dons des disciples finançaient son train de vie. Des centaines de milliers d’euros l’ont aidé à faire l’acquisition de voiture de luxe et d’assouvir son péché mignon, le jeu. Le Dinh n’avait même pas à user de violence. Pourquoi l’aurait-il fait ? Les gens croyaient donner de l’argent pour écouter ses fariboles et il le faisait d’eux même. En fait il rémunérait la présence d’un dominant . Du point de vue du gourou, il ne faisait rien de mal, comment empêcher les gens de lui donner de l’argent ? Il ne s’agit pas d’extorsion, mais tout simplement de don. Il faut se souvenir des propos de Machiavel : « Les gens vous aimeront plus pour ce qu’ils ont fait pour vous que pour ce que vous avez fait pour eux ». Voilà donc un accès aux ressources matérielles suffisamment caractérisé. Pas de combat, pas de heurt mais le résultat est le même que dans une confrontation de bonobo : Les ressources vont au dominant. Ce qui est fascinant, c’est que le cerveau reptilien des dominés sont tout à fait au courant de leur statut et qu’ils exécutent d’eux-mêmes, consciemment, les offrandes au dominant, mus par un instinct puissant et animal que l’on a peine à discerner sous le galimatias mystique. Pour compléter le tableau de cette terre à terre histoire de « cul et de fric » selon les propres mots d’un des avocats du procès, il manque bien sur l’accès à la reproduction.

Comme dans le cas du psy de l’article précèdent, on a affaire à beaucoup de femmes subjuguées qui se réveillent un jour et cri au viol, d’autres continuent à le soutenir. Comment peut-on être une femme normalement insérée, libre de tout mouvement se faire « violer » pendant 11 ans et un jour se réveiller et crier à l’abus sexuel ? La vérité est encore dans la bouche de le Dinh, et j’ai bien conscience que ce que je dis peut paraître terrible, ces femmes non seulement était consentante mais elles étaient en plus demandeuses. Tous ces rapports sexuels dans cette société libertine et légère mais dirigé par un envoyé du Christ (cherchez l’erreur !) masquaient en fait un accès préféré à la reproduction pour un mâle dominant. Je suis sûr de de ce que je dis car ce que Le Dinh a vécu en tant que gourou, je l’ai vécu en tant que maniaque et c’est vraiment impressionnant.

L’accès aux ressources sexuelles et matérielles caractérise donc le Dinh comme dominant. Tang n’appartient à aucune hiérarchie locale de dominance. Venant d’un milieu modeste, c’est un type plutôt fruste. Peut-être a-t-il excellé dans les arts martiaux. Mais il ne semble pas qu’il y’ait un attribut explicite qui fait que le dominant Tang « gagne le combat avec une probabilité supérieure au hasard ». Donc il semble qu’il existe bien une structure de dominance cachée qui situe Tang au firmament de son groupe d’allumés. Et le groupe d’allumé ne sont pas des faibles, ce sont des gens insérés dans la société. C’est étrange que la société clame son amour de l’égalité et reconnaisse aux victimes une position de faiblesse dont Le Dinh aurait profité pour « utiliser leurs esprits et leurs corps ». Pour être juste, et ça la société a bien du mal à l’accepter, il faut considérer que Le Dinh est dans une position de force malgré les apparences de sa vacuité. En tant que dominant de la structure de dominance, sa puissance de sujétion résidait dans le fait qu’il distribuait du bonheur à ces disciples. C’est une idée centrale de ma thèse : le dominé reçoit une récompense de sa soumission dans la structure de dominance basée sur le signal honnête du bonheur. On se préoccupe trop du mysticisme des sectes alors que ce qui s’y passe est purement animal. Une fois que l’on aura compris cela on pourra s’attaquer au phénomène sérieusement.

A la lecture des articles de presse, je m’amuse de constater que les journalistes ont du mal à croire que ce vieux cochon de 51 ans ait pu avoir un tel succès. Ils remarquent son verbe hésitant et son débit lent. En spéculant un peu, on peut comprendre ce qui a valu à Tang d’aller en taule. Au fait de sa gloire, il était le roi de sa communauté. Il conseillait les disciples sur comment il devait s’accoupler, sur leurs stratégies de carrière et sur les prénoms des enfants. C’est incroyable, mais c’est exactement ce qui m’est arrivé en phase maniaque à une échelle moindre néanmoins : les gens s’intéressent à mon avis alors qu’auparavant, en temps normal, je n’étais l’objet d’aucune attention particulière. Le dominé cède ses femmes et ses ressources, et dans le même esprit, il demande donc en sus le conseil du dominant, instinctivement. Ce n’est pas du pouvoir car il n’y a pas coercition ni chez Tang ni dans la structure de la secte.

Alors Tang, roi des rois ? Oui mais il y a un petit problème : comme Cendrillon, victime des 12 coups de minuits, Tang ne sait pas qu’il vit sur du vent car sa dominance est, comme la mienne, erratique. Ses ennuis ont sans doute commencé lorsque sa dominance a diminué. Ho, bien sûr, personne ne l’a remarqué et personne ne s’est dit : « Le dominant perd son signal honnête de bonheur », seulement le cerveau reptilien des femmes ont dû commencer à se demander s’il était judicieux pour elle de copuler avec un Tang progressivement déchu de son statut de dominant. Les accusations de secte commencèrent quand les yeux se décillèrent.

Avec la secte de Tang, on est le témoin d’une tribu primitive où les mœurs n’existent plus, tout est régenté par le mal dominant. Les femmes trompent leurs maris, la hiérarchie « sociale » est de type despotique et les parents exposent leurs propres enfants à l’insécurité sexuelle qui, au dire du procès, devait régner dans la secte. La norme sociale a volé en éclat. On a donc peut-être un excellent modèle des premières tribus humaines du pléistocène et le phénomène Tang devrait être étudié comme tel. J’ai beaucoup écrit que la dominance venait du soi profond et que les grandes avancées de l’homo sapiens ont été la conséquence d’un excès de dominance corrigé par sa propre maîtrise. La correction ne veut pas dire annulation, elle veut dire utilisation de l’excès pour le convertir en gain sélectif. Ce processus est valide aussi pour la dominance des autres. Nous sommes équipés pour la maîtriser. Mais lorsque la dose de dominance est trop élevée, chacun devrait bien faire attention à son libre arbitre car notre néocortex n’est pas forcément équipé pour contrer la dominance des cas exceptionnels (les gourous), comme il n’est pas équipé pour maîtriser une dominance intérieure trop élevée (la manie).

The cardigans / Lovefool
Love me love me
say that you love me
fool me fool me
go on and fool me
love me love me
pretend that you love me
lead me lead me
just say that you need me