2.3.2 Livre Ouvert

Cher lecteur, je sais ce que vous allez dire. Il est cinglé et il a fait sa crise mystique. Mais qu’est-ce que vous croyez ? Je suis bipo. Je peux tenter de tenir un discours rationnel sur le sujet mais je ne peux pas m’exclure de ma propre théorie. Ce serait mentir, manquer de propreté pour reprendre la terminologie de Nietzsche. Je suis dans ma propre vision du monde et elle est très lourde à porter sur mes frêles épaules. Mais, encore une fois, la bipolarité permet d’être fou et normal, d’être en dehors et en plein dedans. Nous, les humains, ne pouvons accéder à la vérité car nous vivons dedans, nous ne pouvons avoir un point de vue externe sur notre monde car nous en sommes en quelque sorte prisonnier. La folie n’est-elle pas ce point de vue externe qui permet de contempler le monde avec plus d’acuité qu’un « bien portant » ?

Une des questions à laquelle je n’aurais sans doute jamais de réponse tient en un simple ceci : l’expérience que j’ai relatée dans l’article précèdent est-elle une manifestation de la folie ? Je n’ai aucune réponse à ce sujet. Le plus étrange est que cette expérience « mystique » n’a eu aucun effet explicite sur le délire de l’épisode I. Certes, je me suis pris pour dieu, mais à aucun moment il n’y a eu de référence mentale à cette expérience unique. Je crois que mon cerveau a voulu immédiatement nier et oublier cette expérience terrible. En outre, en manie, on passe d’une idée à l’autre et l’on « vit » dans un présent tourbillonnant. La suite de mon épisode ne dépendit pas de cet évènement, en tout cas consciemment. Le cerveau limbique, lui, a dû déguster.

Comme je l’ai déjà indiqué, le maniaque, lorsqu’il revient à la normale, fait le tri entre ce qui a constitué du pur délire et le reste. Et justement, cette « révélation » fait partie de ce reste auquel on ne trouve pas d’explication. Bien sûr, on pense hallucination, cerveau en état modifié de conscience avec une chimie à l’envers. Après ma descente, l’évènement fut rangé dans l’entrepôt que l’on voit à la fin des Aventuriers de l’Arche Perdue. Je trouve l’idée de cet entrepôt magnifique, un soupçon de mystère et une pincée de X files. J’y glissais donc ma modeste enveloppe, marquée du sceau du désir de l’oubli. Mais quelque mois après la fin de l’épisode, le mystère perdit une partie de son épaisseur. Le point d’interrogation n’était pas constitué uniquement d’inconnu mais également de ma propre ignorance.

La vie offre parfois des réponses partielles, il suffit de laisser le hasard vous guider. Ma mère est très croyante, de cette croyance caractérisée par un dialogue constant et intelligent entre la foi et la raison. Il y’a des choses que je tiens de ma mère : moi, c’est la folie et la raison… Elle achète des livres et j’avoue que je les lis le plus souvent, sur la foi, sur Jésus. J’adore lire au hasard, m’imprégner, je suis une éponge influençable. Je ne devais être rien jusqu’à ce que les pièces du puzzle s’assemblent. Un nouveau livre trainait sur le piano. Tous les livres de ma mère ont une tendance à atterrir un moment ou à un autre sur le piano. Peut-être que les livres sont-ils la musique de l’âme. Le titre « enquête sur les anges gardiens » m’avait frappé car ma mère ne lisait pas habituellement ce genre de littérature. Qu’importe, il me fallait sortir des sentiers battus, j’avais besoin d’inhabituel pour entrer en résonnance avec le bilan de mon premier épisode maniaque.

Il y a selon moi trois catégories de livre. Les livres que l’on dévore, ceux que l’on déguste et ceux qu’on ne lit pas. Ceux que l’on dévore en trois jours sont des histoires, des choses simples à comprendre qui consolident, révèlent ou affermissent ce que l’on sait déjà. Les livres que l’on déguste prennent plus de temps, ils sont difficiles, ils vous apprennent des choses, vous confient des choses que vous ne comprenez pas au premier abord. C’est un peu escalader une montagne, voyager dans l’inconnu et revenir moins bête que l’on était au point de départ. Les livres qu’on ne lit pas, et bien ce sont tous simplement les livres que l’on ne lit pas : le hasard ne les a pas mis sur ma route, sur le chemin de ma vérité. Entendons-nous bien, nous ne découvrons pas la vérité, nous nous rendons parfois compte à quel point nous nous sommes trompés. On parcoure le chemin toujours avec un œil derrière pour réinterpréter le passé à l’aune de ce que l’on a appris.

La lecture des anges gardiens appartient aux deux premières catégories. C’est un livre qui se dévore comme tous les livres populaires. Mais en même temps vous prends la main vers d’autres chemins qui étaient loin de moi. Le ton de l’auteur m’avait plu : Je ne suis pas religieux, je ne crois pas à toutes ces conneries mais là, heu, quand même il se passe des choses bizarres ; quelque chose du même ordre que ma folie. Entendons-nous bien, je ne me suis pas convertie à la croyance qu’il existe des anges gardiens mais ce livre a ouvert une porte. On pouvait parler de spiritualité hors du cadre pesant de l’église. J’ai fait confiance à ce livre d’autant plus que la lecture de l’un des derniers chapitres apporta un éclaircissement au mystère de ma « révélation ». Un courant froid me parcourra l’échine lorsque ce livre me permit de mettre un nom sur mon expérience interdite. « Near death experience » NDE, « Expérience de mort imminente », EMI.

L’objectif de ce blog n’est pas de parler des NDE car une abondante littérature doit exister sur le net. Tout ce que je peux dire c’est que mon expérience s’inscrit parfaitement dans le cadre de ce phénomène et que lorsque l’on en parle, je tends l’oreille. Il est, pour un fou, très important de ne pas se sentir exceptionnel, unique ou messie. Le fait de pouvoir nommer le phénomène, c’est en accepter le caractère paradoxalement banal. Il ne peut y’avoir des millions de messie dans le monde. Ce n’est pas logique. C’est le message que j’envoie à mon prochain épisode de manie : Tu es victime d’un phénomène aussi naturel que le clin d’œil d’une femme.

Ce n’était donc pas une hallucination. Une hallucination partagée par des millions d’américain, je n’y crois pas trop. La seule question qui m’intéresse par rapport à la NDE est sa congruence avec mon épisode maniaque. Etais-je en effet en état de mort imminente ? J’ai peine à le croire, j’étais à l’hôpital complètement maniaque donc en pleine forme vous l’imaginez. Etait-ce cette piqure de magnésium qui a mis mon système à l’envers ? L’infirmière s’était-elle trompée dans le dosage, dans le médicament même ? Si mon cerveau s’est arrêté de respirer, comment a-t-il pu saluer mon père, terrifié mais guilleret, lors du retour d’expérience ? Tout ce que je peux dire raisonnablement est que lorsque la NDE se déroula alors que j’étais complètement maniaque, c’est le premier fait indubitable. Le second est que je crois ce que je vois, et j’ai vu une force terrible que mon cerveau a appelé « Amour ». Vais-je enfin pouvoir m’autoriser à parler de l’âme (ma plus simple expression) et de Dieu ? Les mots semblent grossiers à notre époque.

Mais ce n’est pas tout.

Frankie goes to Hollywood / the power of love
The power of love
A force from above
Cleaning my soul
The power of love
A force from above
A sky-scraping dove.