2.3.4 Total Recall

Le précédent article vous avait donné deux choix: soit vous sautiez le propos mystique soit vous m’accompagniez dans le détour divin. Le plus étrange est que cette alternative n’a aucune influence sur le fondement de ce qui va suivre. Le détour divin le gêne car il peut s’en passer en tant qu’hypothèse. Mon histoire n’a pas été changée à cause de «la chose » comme nous allons le voir. Mais elle a retentit comme un écho troublant. Et je veux être honnête avec vous, elle m’a sans doute influencé d’une façon ou d’une autre. Elle a un lien troublant avec ce que je veux évoquer maintenant : Un évènement, une bifurcation qui ont changé le cours de mon existence. Un peu de rappel historique est nécessaire.

La fin de mon épisode I datait de 1994, le second se passa en 1999. Ce qui me frappe en regardant par-dessus mon épaule, c’est la force, expression d’un vouloir vivre chevillé au corps, avec laquelle je me suis relevé après chaque manie. En 1999, je fus licencié et, aussitôt après, je me mis à rechercher du travail, je ne me suis posé aucune question car mon job de consultant me tient, me plait et donc structure ma vie. Si je devais cesser de l’exercer alors je ne sais pas, je ne connais pas de plan B. Ainsi, il n’y a jamais eu de choix courageux à faire car le courage c’est choisir entre des options dont l’une forcément est moins courageuse que l’autre. Je ne connais donc pas de courageux chez les pensionnaires de ligne droite.

J’ai eu une vie riche, j’ai rencontré grâce à mon travail une multitude de gens de pays différent avec lequel j’ai travaillé, rit et savourer des succès. Je n’ai rien à regretter. Je crois que la maladie entraîne à cet état d’esprit. Un up léger, c’est un don qui vous sera repris tôt ou tard. Alors il ne faut rien regretter il faut vivre, avancer et apprendre en essayant d’ignorer sa condition de malade. Mais je vous laisse deviner l’angoisse lorsque l’humeur change alors que vous devez vous déplacer à l’étranger. C’est irrationnel mais je préfère faire un épisode de manie en France. A noter que je n’ai jamais craint une dépression franche. Je n’en ai jamais fait. En tout cas pas de mon point de vue. Je ne suis jamais descendu aussi bas que ce j’ai pu lire dans des témoignages. Ma seule angoisse se focalise sur la manie incontrôlable et dévastatrice.

Durant toutes ces années, je devais, la plupart du temps, rester seul sur le plan personnel. Cela contrastait avec la richesse de ma vie professionnelle. Mais je crois que je cadre bien avec le tableau du malade mental. La maladie mentale isole. De mon point de vue et du point de vue des autres, il n’y avait aucun bénéfice réciproque à se voir en dehors des heures de bureaux. Bien sûr, j’avais quelques vieux amis qui avaient la plupart pris leur envol à l’étranger. Mais je crois que le « modèle » social d’amusement qui, d’un point de vue superficiel, je vous l’accorde, consiste à se bourrer la gueule était dangereux pour moi. En fin de compte, j’acceptais ce statut d’associable que la société me renvoyait et j’ai toujours pensé que cela venait de moi et pas des autres. Les autres ont l’air d’être heureux, donc il devait y’avoir quelque chose qui cloche chez moi. Je le savais mais je ne savais pas quoi et je ne cherchais même pas à savoir. Je pensais qu’il n’y avait ni leviers ni commandes qui pourraient changer quoi que ce soit sur moi. Je me trompais…

Je me souviens de ce printemps 2011 qui ressembla fort à un été. Je terminais une mission chez un client qui avait été couronné de succès pour ma partie malgré l’habituel lot de problèmes complexes à résoudre. Consubstantiellement passionné par ma maladie, je continuais de me balader sur internet à l’affut de nouvelles idées sur mon trouble. L’une d’entre elles retint mon attention. Elle faisait l’objet d’un battage assez assourdissant. Sur le forum des bipotes, on voyait des vidéos où des psychologues en discutaient. La « pleine conscience » sonnait comme la dernière trouvaille du gourou skippy des inconnus mais tout cela avait l’air très sérieux. Je ne veux pas m’étendre sur son contenu car je le connais mal. Mais, en gros, il s’agit de se concentrer sur l’instant présent et de le vivre. Je crois, mais ce n’est pas une absolue certitude, que c’est Christophe André qui proposa un exercice. Il était très simple. Il s’agissait de se concentrer sur soi-même et de penser à la chance que vous avez de, par exemple, vivre en France, libre, en paix, en démocratie etc…

Je m’exécutais. La chance d’habiter en France devait amorcer une pompe abondante. Je me souvins que ma deuxième pensée fut une remarque d’un client qui m’avait remercié d’avoir été toujours là pour lui. Je ne faisais habituellement jamais attention à ces remarques, mais je fus touché par cette remémoration a posteriori. Des pensées similaires se succédaient à vitesse normale, oui, c’est important de le souligner. Durant la succession d’idée positive, je sentis quelque chose, comme des fourmillements sur mon visage. Plus tard, je penserais que mes traits s’étaient détendus. Sur le moment, l’exercice terminé, je pensais que mon visage devait refléter une certaine et paradoxale niaiserie. Un peu comme Homer Simpson après avoir dévoré un donuts. C’est l’idée qui me vint à l’esprit.

Mais je décidais de garder ce visage, cela semblait d’autant plus facile, qu’il me suffisait de penser à des choses heureuses et de me laisser aller. Pour autant que je m’en souvienne, je n’avais pas encore compris que pour la première fois de ma vie, j’avais écouté quelque chose au fond de moi et que j’avais laissé mon corps reflété l’économie de mon âme. Et je devais comprendre, soudainement, que j’avais, il y a bien longtemps, pris une décision incroyablement inhumaine, incroyablement stupide. Une décision qui a finalement structuré ma vie, qui l’a enfermée dans un donjon invisible.

Imaginez-vous un être humain qui a décidé que rien qui se passait dedans ne devait se refléter dehors. Cet idiot existe, et c’est moi. La plupart des bipolaires sont hypersensibles je crois que l’on parle aussi d’hyperesthésie. Le début conscient du « combat » contre cet état de fait, qui devait surement sanctionner une lente et inconsciente maturation affective, je m’en souviens parfaitement. Nous étions au cinéma avec quelques amis pour voir « Philadelphia ». A la fin du film, il y ‘a une scène très touchante. Elle me toucha tellement que les larmes me montèrent aux yeux. Nous nous apprêtions à sortir du cinéma et chacun donnait son avis. Mes trois amis dirent que c’était un navet et moi je pouvais à peine retenir mes larmes. Encore un exemple de cette sensibilité que je prenais pour de la sensiblerie, c’en était trop. Et tout ça, à mes yeux n’était pas viril. Alors je décidais que, dorénavant, il était impérieux de masquer l’expression de mes sentiments pour rester dans les clous de la normalité sociale. Je ne pensais pas supprimer mes émotions, juste les cacher. Mais les lois qui nous régissent font que j’avais déclaré une guerre stupide et sans merci à moi-même : si vous restez de marbre, vous luttez contre vous, vos émotions et vos sentiments. Dorénavant, rien ne devait transparaître et, à l’époque, je trouvais cela très intelligent de ne vouloir communiquer à autrui aucune émotion car je n’avais aucune confiance dans l’autre. Je venais de faire une croix sur le système d’information le plus important chez les êtres humains.

Dire que la décision tombait du ciel serait mentir, je crois qu’elle avait résulté d’un long cheminement initiatique à la rencontre de moi-même. J’ai passé mon propre chemin. Et pendant ces longues années, j’ai lutté contre ce qu’il y’avait de plus humains chez les hommes. Avec le recul, combien de fois je sentais cette répression absurde des sentiments orchestrée par mon néo cortex. Je niais que j’étais triste, je niais que j’étais content ou heureux : surtout ne rien laisser transparaitre de ce cœur incontrôlable. Je ne me rendais même plus compte à quel point le réflexe était devenu acquis. La pleine acceptation de la bipolarité avait empiré les choses : j’étais mon prisonnier et je devins mon propre garde. Non seulement je me réprimais par habitude mais tout ce qui surnageait était guetté par le patient bipolaire, par le guetteur de phase up ou down. J’avais vécu comme un robot : peu importe le bonheur pourvu que je suive l’acier froid des rails du tunnel que j’avais nommé sens de ma vie. Et puisque les autres étaient aussi une source de sentiment, il fallait que je m’en protège et donc que je me mette à l’écart. De toute façon ce n’était qu’une conséquence de la répression des émotions, je n’avais pas voulu ça non plus.

Ce qui se passa en ce printemps 2011 s’apparenta donc à un vrai dégel. La pleine conscience avait, au-delà de toutes espérance et sans se forcer, mis fin à la dictature inhumaine de l’absurde sur le cœur. Ce n’était pas le fait de se sentir heureux, et au passage, j’appris que j’étais d’une nature heureuse, c’était le fait que cela avait changé mon visage. Ma première réaction face à ce nouveau visage avait été de crier à la niaiserie. Dernier baroud d’honneur d’une facette de moi en sursis qui allait dorénavant se plier à sa fonction, à sa vocation première : refléter mes multiples facettes, diffuser mes états émotionnels. Que se passe-t-il lorsque le masque tombe ? Plein de choses intéressantes…

La première chose intéressante qui me frappa peu de temps après la prise de conscience fut le sentiment d’être désirable. Je ne peux l’expliquer mais pour moi qui me sonde continuellement pour contrer une montée en manie, ce genre de chose ne peut pas échapper à mes radars. Je relevais la tête au sens littéral des termes. L’estime de soi avait augmenté c’est certains. D’autres conséquences me firent penser tout d’abord aux prémices d’un up. Et si vous avez bien suivis l’épisode III, vous savez quel est le thermomètre infaillible pour détecter une fluctuation de dominance : Les femmes. Elles avaient encore une fois changé de comportement à mon égard. Mais cette fois, c’était beaucoup plus atténué. J’avais le droit à une nuance supplémentaire à la palette, qui va de la plus parfaite ignorance jusqu’à la drague « je te tombe dessus, tu m’appartiens », à quelque chose de plus subtil, quelque chose qui s’apparente à de la séduction. En outre les rapports avec les gens s’étaient améliorés, je recherchais maintenant l’interaction sociale. Et plusieurs choses me firent penser que la vie me souriait enfin. J’étais de retour dans le monde des vivants et ce n’était pas une crise de manie, juste un retour à la banale normodominance. Une manie ne peut pas durer 1 an (Bon anniversaire à mon blog : éthologie du trouble bipolaire ! Que vous êtes de plus en nombreux à suivre apparemment). Le plus troublant est aussi que depuis 1 an, mes phases se sont arrêtées. Suis-je guéri ? Mon psy ne veut rien savoir et je n’arrêterais le traitement que sous avis médical. Alors je continue le traitement, mais je n’ai plus peur, je sais ce qu’est cette maladie, je connais son sens.

En 1993 (Date de sortie de Philadelphia), j’avais mis mon cœur dans un donjon. En 1994, « La chose » m’avait dit : « Ecoute ton cœur », elle en connaissait plus sur moi que moi ! En 2011 J’ai écouté mon cœur et j’ai compris ce que voulait dire écouter. On écoute le cœur avec un corps comme on écoute un son avec une oreille. Devrais-je écouter ma raison ? La chose me dit « écoute ton cœur ». Alors il me faut croire que le cœur et la raison sont un seul corps pour celui qui sait entendre. Qui a des oreilles… attends le prochain article avec impatience…

Evanescence / bring me to life
(A voice like this, you just want to kiss it…. +Ben Moody, composer, bipolar…)
How can you see into my eyes like open doors?
Leading you down into my core where I’ve become so numb
Without a soul, My spirit sleeping somewhere cold until you find it there and lead it back home
(Wake me up) Wake me up inside (I can’t wake up) Wake me up inside (Save me)
Call my name and save me from the dark
(Wake me up) Bid my blood to run (I can’t wake up) Before I come undone (Save me)
Save me from the nothing I’ve become
Now that I know what I’m without, you can’t just leave me
Breathe into me and make me real. Bring me to life
(Wake me up) Wake me up inside (I can’t wake up) Wake me up inside (Save me)
Call my name and save me from the dark
(Wake me up) Bid my blood to run (I can’t wake up) Before I come undone (Save me)
Save me from the nothing I’ve become. Bring me to life
(I’ve been living a lie, there’s nothing inside). Bring me to life
Frozen inside without your touch without your love, darling. Only you are the life among the dead
(All of this time I can’t believe I couldn’t see Kept in the dark but you were there in front of me)
I’ve been sleeping a thousand years it seems
Got to open my eyes to everything
(Without a thought without a voice without a soul. Don’t let me die here. There must be something more).Bring me to life.
(Wake me up)/Wake me up inside/(I can’t wake up)/Wake me up inside/(Save me)
Call my name and save me from the dark
(Wake me up) Bid my blood to run (I can’t wake up) Before I come undone (Save me)
Save me from the nothing I’ve become. Bring me to life
(I’ve been living a lie, there’s nothing inside)
Bring me to life. Bring me to life.

Foreigners / I want to know what love is
I gotta take a little time
A little time to think things over
I better read between the lines
In case I need it when I’m older
Now this mountain I must climb
Feels like a world upon my shoulders
through the clouds I see love shine
It keeps me warm as life grows colder
In my life there’s been heartache and pain
I don’t know if I can face it again
Can’t stop now, I’ve traveled so far
To change this lonely life
I wanna know what love is
I want you to show me
I wanna feel what love is
I know you can show me
I’m gonna take a little time
A little time to look around me
I’ve got nowhere left to hide
It looks like love has finally found me
In my life there’s been heartache and pain
I don’t know if I can face it again
I can’t stop now, I’ve traveled so far
To change this lonely life
I wanna know what love is…

Radiohead / Just
You do it to yourself, you do
And that’s what really hurts
Is that you do it to yourself
Just you and no one else
You do it to yourself
You do it to yourself

Fugees / Killing me softly
Strumming my pain with his fingers
Singing my life with his words
Killing me softly with his song
Killing me softly with his song
Telling my whole life with his words
Killing me softly with his song/…/
I felt all flushed with fever, embarrassed by the crowd
I felt he’d found my letters and read each one out loud
I prayed that he would finish, but he just kept right on…