2.4.2 Religion

Je lisais avec intérêt le numéro spécial de science & avenir d’aout 2012 : « aux origines de Dieu ». 100 pages passionnantes pour comprendre le fait religieux. Toutefois, il serait plus approprié d’utiliser le verbe connaitre en lieu et place du mot comprendre. A parcourir les lignes et les pages, on se surprend à avoir l’impression que la religion est une affaire d’intellectuels qui se réunissent de temps à autre pour décider du contenu d’une nouvelle alliance, pour arbitrer entre les multiples influences religieuses passées qu’il conviendrait de reprendre pour satisfaire à une espèce de syncrétisme de la raison pure, et, enfin, pour discuter du contenu métaphorique de la nouvelle doctrine propre à placer la nouvelle religion en tête de gondole. Bien sûr, je présente les choses de manière caricaturale, pour prêter à rire. Mais la religion est une affaire bien plus profonde que les canaux de Venise. Certes, au détour d’une ligne, on remarque que les monothéismes sont des religions à prophètes qui sont des hommes de chair et d’os, d’esprit et de culture. Qui sont donc ces hommes capables de cristalliser le zeitgeist et de lui donner une forme religieuse ?

Il ne semble pas que le fait religieux ait pour origine un pouvoir temporel. Le premier exemple évident qui vient corroborer et illustrer cette affirmation est ce qui se fait de mieux en termes de pouvoir absolu. Akhenaton (ou Amenhotep IV) était un pharaon de la XVIII dynastie. Il aurait pu couler des jours tranquilles, se couler dans le moule divin millénaire mais il décida de défaire le culte des anciennes divinités et de hisser le dieu Aton, disque solaire, au zénith du panthéon égyptien, sans doute en totale opposition avec le clergé de l’époque qui vénérait le « dieu caché » Amon. Il meurt, son nom est effacé des tablettes et des cartouches, le disque solaire devient disque de poussière : la religion ne survit pas à son créateur. Akhenaton concentrait tous les pouvoirs d’une civilisation puissante. Si la puissance politique pouvait créer une religion, alors il aurait dû en être le plus parfait exemple. Or ce ne fut pas le cas : la toute puissance politique s’avéra stérile.

On dit que la religion d’Aton fut le premier monothéisme et qu’il inspira les suivants. De mon point de vue, il y’a une différence de taille avec les 3 monothéismes : Amon est caché, Aton est un dieu qui se voit. Il est tangible, chaud et implacable. Mon intuition est qu’Akhenaton a créé un dieu d’intellectuel : accessible à la perception donc plus facilement saisissable par l’intelligibilité. Certes, on dit qu’il était mystique. J’en doute car il est très facile de paraître mystique lorsque des centaines d’années de culture fournissent tous les oripeaux de ce genre de discours. Un reportage d’Arte donnait à penser qu’Akhenaton avait voulu simplifier le culte. La simplification est bien un acte intellectuel. Ce n’est pas un acte religieux.

La divinité, pour être déclarer telle, doit s’installer durablement dans le cœur des hommes et être indépendantes des pouvoirs temporels. Si elle dépend du pouvoir temporelle, elle meurt lorsque le pouvoir meurt. Pour survivre, la religion doit évoluer dans un cadre distinct, trouver un mème propre à assurer sa conservation. Il faut donc considérer que ce mème est apparu car il explique la séparation entre royauté et clergé. Le fait religieux suit donc une autre logique que le pouvoir temporel : Le roi n’est pas créateur de religion. Deux hiérarchies de dominance, « noblesse » et « clergé », se développent séparément et suivent leurs logiques propres, l’une utilisant l’autre et réciproquement mais ne se mélangeant pas.

Le deuxième exemple est plein d’enseignement car il indique qu’un pouvoir temporel soumis à la Raison est tout aussi inapte à créer de la religion. Le culte de l’être suprême et le culte de la Raison furent deux tentatives des révolutionnaires français visant à détruire un christianisme symbole de l’Ancien Régime. Leurs contenus sublimaient les valeurs de la révolution française (Liberté, égalité, amour de la patrie). Ils étaient célébrés lors de fêtes exaltant les vertus civiques. Le culte de l’être suprême n’était pas exempt de contenu métaphysique comme l’immortalité de l’âme et le déisme, professé par Robespierre. Lorsque la révolution expira, les cultes qu’elle avait créés disparurent. Echec du pouvoir et de la Raison dans la création religieuse.

La raison sans pouvoir ne créé pas de religion non plus. Dawkins, disciple de Darwin et athéiste convaincu, a proposé une liste de commandement visant à donner une coloration rationnelle à l’impératif moral et à montrer que la raison était à même de produire de la moralité (Dawkins, « the god delusion »). Vous le connaissez ? Non ? Vous devriez, il écrit des bouquins géniaux. Mais 98% de la population mondiale ne connait pas Dawkins. La Raison peine à propager l’impératif moral aussi efficacement qu’une religion, la raison en elle-même ne crée donc pas de religion, c’est heureux, elle crée du savoir. Ce sont des évidences égrenées de manière un peu besogneuses qui mettent en lumière la question fondamentale : Qui préside à la naissance de dieu ?

L’analyse que je viens de mener est volontairement succincte, elle se propose de montrer que la raison et le pouvoir, quel que soit leurs intensités, sont incapables de créer du fait religieux car, comme on pourrait le faire remarquer à la manière de Compte-Sponville, ils appartiennent à deux ordre différents. Le pouvoir et la religion n’ont pas les mêmes mèmes. Certes, encore une fois, ils s’utilisent, ils ne s’ignorent pas mais ils ne sont pas miscibles dans les grandes civilisations. Des rois ont pu se diviniser comme Alexandre le Grand, mais ce culte a disparu avec leurs morts. Les rois ne sont que des valets aveugles et violents. Leurs souffles fétides planent à la surface du Cocyte et balaient leurs insignifiants châteaux de carte. Certains philosophes ont pu créer des métaphysiques comme Platon, mais elles n’ont jamais atteint le statut de religion. L’invisible n’est donc pas non plus la recette miracle pour créer le fait religieux. Mais il lui procure lorsqu’il accède à l’existence une force qui explique sa rémanence : la non-dépendance au monde sensible et, par conséquent, l’indépendance vis-à-vis du pouvoir temporel.

Que faut-il donc pour créer une religion ? Il faut un homme. Un homme exceptionnel, une étincelle humaine parmi des millions de nuit. Cet homme a superficiellement deux problèmes à régler. Il doit faire montre de quelque chose d’extraordinaire et surtout assurer la propagation de sa geste. Nous avons vu que le pouvoir est incapable de propager ce type de récit, mais, il est certains qu’il peut alimenter une gesticulation guerrière exceptionnelle dont la théogonie pourra s’inspirer dans ses représentations car, comme nous le verrons, elle est art de cristalliser le zeitgeist, de l’utiliser pour créer de nouveaux mèmes. Pour simplifier nous ne considérerons que les monothéismes modernes qui sont, comme je l’expliquerai, une sorte de progrès dans l’histoire religieuse. Les conditions d’analyse sont idéales, nous avons un messie et deux prophètes. Il y en a pour l’instant qu’un qui m’intéresse, je prendrai le messie pour éclairer votre lanterne. Commençons par le commencement et essayons de débusquer la naissance de dieu.

Dieu est invisible, c’est sans doute le mème puissant qui a permis son intemporalité. Invisible ou intéroceptif ? Si « Dieu » ne réside pas dans la réalité objective, sa naissance n’a pu avoir lieu que dans l’univers subjectif de l’homme. « Dieu » serait-il une expérience ressentie ? Une émotion, un orgasme, une douleur ? Non, ces qualia sont trop banals. De quelle expérience subjective particulière se nourrit le sentiment de dieu ? Il faut qu’il apparaisse et disparaisse brutalement pour que son extériorité au sujet soit affirmée, il faut un ressenti exceptionnel pour qu’il transparaisse sur la plus haute marche du podium du sujet. A ce stade un exemple est nécessaire.

Source Le Point, jeudi 22 et 29 décembre n°2049-2050 page 150/151
Le meilleur de l’homme. Eric-Emmanuel Schmitt, 51 ans écrivain et dramaturge. Dieu ? Je l’ai rencontré en 1989, une nuit lors d’une randonnée à pied. Je m’étais perdu dans le désert algérien, j’étais seul, sous les étoiles. Je me suis senti tout à coup rempli d’une force trop grande pour être la mienne. Comme une révélation, j’ai eu le sentiment que tout a un sens. On m’a retrouvé le lendemain métamorphosé. Après rien n’a plus été pareil. En une nuit je suis passé de la philosophie de l’absurde à celle du mystère. Dieu est devenu pour moi un catalyseur d’énergie. Je me suis senti unifié, mon cœur, mon corps étaient alimentées par la même source. Pour moi Dieu est le meilleur de l’homme. Et si ma rigueur philosophique me fait dire : « je ne sais pas si dieu existe », ma foi me fait ajouter : «Mais je crois que oui ».

Ce témoignage est un idéal type. Tout d’abord il émane d’un écrivain, type idéal, qui sait retranscrire ses émotions et les communiquer de manière juste. Nous avons la confirmation que dieu est un bien une présence ressentie (« je me suis senti »). Si on demande le diagnostic à un psy, il considérait que le sujet croit ressentir des sensations qu’il dit venir de dieu, peut-être un début de manie. « Coller lui deux Tercian et au lit ! ». Oui mais ce n’est pas si simple, si l’on considère seulement qu’il s’agit peut-être d’une variation pathologique de l’humeur.

Allons donc plus loin, puisque nous le pouvons. Eric Emmanuel Schmitt déclare qu’il est « tout à coup rempli d’une force trop grande pour être la sienne ». Ne reconnaissons nous pas ici notre bon vieux sentiment de toute-puissance qui n’est, je le rappelle, que la forme amplifiée du bonheur. En outre il a le « sentiment que tout à un sens ». Ne reconnaissons nous pas notre estime de soi ? Celle qui fait que n’importe quoi dans le périmètre de la subjectivité devient une certitude ? Chers lecteurs, ne me voyez-vous pas venir avec mes gros sabots ? L’écrivain est un bipo flash, une petite et courte fluctuation de dominance le rend tout chose. Mais tout va bien pour lui, sa dominance est revenu rapidement à la normale. Maintenant Monsieur Schmitt, imaginez-vous passer 6 mois sans redescendre, comprenez-vous qu’on puisse s’imaginer des choses ?

La dominance est universelle, la bipolarité n’est qu’une de ses facettes extrêmes. La variation de dominance qu’elle soit cyclique ou flash conduit nécessairement à l’idée de dieu. Ce petit schéma explicatif rend compte sommairement de ce qu’a subit l’écrivain. Le seuil critique correspond au niveau de dominance qui, par différence avec la normodominance, induit nécessairement le sujet à sentir qu’il vit une expérience « spirituelle ».

Ce qui est intéressant à noter, c’est le caractère automatique de l’interprétation de l’expérience. Il ne peut pas être question d’autre chose que dieu, même après des dizaines d’année de psychologie scientifique. Il est certain que l’estime de soi est un peu perturbante mais cette réaction face à la dominance n’est-elle pas l’expression d’un comportement phylogénétique bien particulier lorsque le cerveau se sent menacé ? L’idée de dieu n’aurait-elle pas une vertu protectrice pour le cerveau ? Les hauts niveaux de dominance sont un danger pour lui. Il semble que le cerveau agit de manière automatique dans ces extrêmes pour se protéger. La règle génétique est : Si la dominance est supérieur à un certain seuil alors prend n’importe quoi dans le zeitgeist qui pourrait coller à la réalité vécue et surtout tamponne toi de ce que le sujet pense habituellement et cramponne toi à l’interprétation cueillie dans l’arbre de la civilisation. Vous allez rire : moi, le premier bouclier qui m’est venu à l’esprit lors de ma première montée, ce fut la « force » de la guerre des étoiles. Je devins plus classique par la suite. En résumé, je voulais vous faire sentir le deuxième front de la lutte pour la vie que j’avais évoqué dans r(évolution). On en reparlera.

Si on se limite à l’humeur on ne comprends rien au phénomène religieux. Mais derrière l’humeur se cache la dominance. Et cette dernière permet d’expliquer massivement le phénomène messie dans le deuxième problème qu’il soulève, la propagation de ses mèmes. Relisez les chapitres sur les sectes, multipliez la puissance du signal honnête de dominance par 100 et vous comprendrez qu’une religion peut naitre du cœur d’un homme venant de nulle part. La conclusion raisonnable que l’on peut tirer ? Il est fort probable que le trouble bipolaire soit la « maladie » qui explique le fait religieux tel que nous le connaissons. Seule la bipolarité permet d’atteindre de manière répétitive des niveaux de dominance élevée de nature à engendrer la persuasion et la propagation par le biais de la structure de dominance dont le messie bipolaire est le roi car il a, fait exceptionnel et extraordinaire, maîtrisé plus ou moins ses phases de manie. La structure de dominance agit ensuite comme vecteur de rémanence du discours messianiques pour les siècles des siècles. Pourquoi la raison ne peut pas créer de religion ? Elle n’a pas ou peu accès à la structure de dominance qui est le terrain où elle est le moins efficace ! Hé oui, Pas de violence, pas de raisonnement, un signal honnête, une soumission, c’est tout. C’est incroyable, par la théorie, nous arrivons à unifier le fait le plus humain (la religion) avec la pulsion la plus animale (la dominance). Unifier les représentations n’est-ce pas progresser dans la connaissance ? Et puis si le messie est un phénomène naturel, n’est-il pas reproductible ? N’est-ce pas là l’intuition géniale du prophète ? La structure de dominance humaine produit du messie comme le foie produit la bile et comme la bible produit la Foi. Nous franchirons d’autres étapes dans cette compréhension lors du prochain article. Nous essaierons de décrypter la sagesse du Christ.

Louis / Méthode
Le cœur est le spi, la raison est la grand-voile. Défie les cieux, le spi capricieux mais, bien bordée est la grand-voile. Dévalons les vagues du grand vent débordant qui vient de l’arrière! Eole et la houle nous sont favorables alors laissons-nous porter par les deux voiles, l’une blanche et l’autre rougeoyante. Que la plaisance soit notre plaisir, que le safran nous guide et nous donne le goût de l’aventure. Que le grand compas du bonheur trace les cartes du tendre et que le sextant de cuivre, qui puise le cap à la source du soleil, nous révèle le sens de nos existences. Proche est le port pour la raison, mais c’est d’un havre dont a besoin le cœur. Lorsque je baisserai les voiles et lèverai le voile, alors, tu verras, havre sera le port! Viens m’y rejoindre et viens m’y comprendre ! Je…je crois que mon jardin secret jouxte le jardin d’Eden.

Jean Louis Aubert / Temps à Nouveau
Puisqu’il revient à qui de droit
De tenter les métamorphoses
Puisque les révolutions
Se font maintenant à la maison
Il est temps à nouveau
Oh temps à nouveau
De prendre le souffle à nouveau
Puisque je suis mon aquarium
Moi le poison, moi le poisson changé en homme

Tina Turner / We don’t need another hero
Love and compassion
their day is coming
all else are castles built in the air.

Louis / Deuxième front de Dame Nature
Ô nous, fantassin fluctuant,
Avons-nous jamais refusé le combat ?
Suivant Sisyphe vers la douce mitraille,
Sous les coups de l’arrière qui nous raille,
Et repoussant l’insondable bêtise des fronts qui affligent,
Nous avons encerclé la lumière délicieusement ennemie,
Pour que son étendard d’or soit hissé au zénith,
Afin que son firmament aveuglant
Habite le cœur des cohortes qui nous couvrent,
Et nourrisse les colonnes qui nous suivent.
Ainsi, demeurera L’Eternel Retour dans l’Histoire tragique de nos conquêtes !