2.4.4 Syncrétisme

Et si Jésus et Nietzsche parlait en définitive de la même chose ? Le philosophe et le messie étaient tous deux atteints de trouble de l’humeur et nous avons démontré précédemment que le Royaume n’était pas l’un de ces arrière-mondes tant honni par Nietzsche. Le Royaume était bien la formalisation religieuse de notre fameuse structure de dominance. Dominance et puissance ne sont-ils pas des termes étrangement voisins, n’y’a-t-il pas des liens secrets entre Jésus et Nietzsche ? Le concept de dominance a été découvert bien avant la naissance de Nietzsche. Il n’a pas eu la présence d’esprit de rapprocher les deux phénomènes.

Source : A quoi jouent les primates ? Dario Maestripieri
D’après les biologistes évolutionnaire Edward O. Wilson de Harvard, la dominance chez les animaux a été découverte pour la première fois par des entomologistes suisse et autrichien qui étudiaient le comportement des bourdons dans les années 1800. Ces chercheurs ont remarqué que la reine exerçait sa domination sur les travailleuses et que les subordonnées qui essayaient de voler des œufs pour les manger recevaient des châtiments corporels de la part de la reine elle-même ou d’individu dominant.

Tout être vivant, selon les observations quasi éthologiques de Nietzsche, cherche la puissance, c’est une réalité qui devient philosophique. Si on la retraduit en terme éthologique, on peut la généraliser en affirmant que ce que recherche les animaux sociaux par-dessus tout, et l’homo sapiens n’échappe pas à la règle, c’est la dominance. On a donc déjà une sorte de syncrétisme philosophico-éthologique. Nietzsche ne connaissait pas la dominance, mais il a eu l’intuition philosophique de la puissance qu’il a ressentie sous la forme du sentiment bipolaire de toute-puissance (Nietzsche : « Au commencement du mois d’août 1881 à Sils Maria, 6000 pieds au-dessus du niveau de la mer et, bien plus haut encore, au-dessus de toutes les choses humaines »). Il semble bien que la structure de dominance ne vienne pas de manière à frapper les regards. Nietzsche n’avait pas du tout conscience du système biologique qu’il était en train de décrire. La volonté de système, pour lui, était de toute façon un manque d’honnêteté. La puissance Nietzschéenne est donc restée un vase clos subjectif, bref, un sentiment, même si quelques indices ne ferment pas toutes les portes. L’aphorisme « Aides-toi, les autres t’aideront » sont peut-être un indice pointant vers la constatation de comportements inconscients d’autrui lors de ses moments de « grande santé » (hypomanie).

Source : L’antéchrist, Nietzsche
Qu’est-ce qui est bon ? – Tout ce qui exalte en l’homme le sentiment de puissance, la volonté de puissance, la puissance elle-même.
Qu’est-ce qui est mauvais ? – Tout ce qui a sa racine dans la faiblesse.
Qu’est-ce que le bonheur ? – Le sentiment que la puissance grandit – qu’une résistance est surmontée.

Ce passage de l’antéchrist est central. Nietzsche y consacre le sentiment de puissance et la volonté de l’atteindre à tout prix. Le sentiment de puissance est bien une représentation émotionnelle de celle-ci. Ce qu’elle est vraiment pour Nietzsche, c’est-à-dire son en soi profond, je ne le sais pas. La puissance est-elle un état de domination du sujet vis-à-vis de l’environnement ? S’agit-il d’une abstraction philosophique, d’un en soi insaisissable ? Si oui, serait-elle une forme de Dieu ? Dieu et puissance vont plutôt bien ensemble. En tout état de cause, Nietzsche a tenté de formaliser une philosophie à partir d’un état émotionnel. Le sentiment de puissance est un état que nous connaissons bien, nous autres bipolaires et Nietzsche était précisément bipolaire. Pour ma part, je reste sur l’idée que le sentiment de puissance reflète un niveau élevé de dominance. Le bonheur n’est pas le sentiment que la puissance grandit, le bonheur et la puissance sont le même indicateur de dominance à des intensités différentes. Rappelez-vous, au fur et à mesure que la dominance grandit, on a ses 4 grands ressentis : La mélancolie (dépression sévère), la tristesse (dépression légère), le bonheur (euthymie à hypomanie), la toute-puissance (manie).

Nietzsche ne parle pas du bien et du mal, il parle de ce qui est bon et de ce qui est mauvais par-delà le bien et le mal. Le bon et le mauvais est la morale la plus animale. Il n’est donc pas qu’un immoraliste, il est aussi un amoraliste. La nature est amorale. Pour la comprendre, Nietzsche essaye de penser comme elle. Et si dieu était amoral aussi ? Cela peut résonner comme une provocation mais lorsqu’on lit les évangiles on s’aperçoit que Jésus a dû se poser la question à partir d’une autre expérience subjective distincte du sentiment de puissance certes, mais qui reste une expérience subjective exactement comme Nietzsche.

Matthieu 5
43 Vous avez appris qu’il a été dit: Tu aimeras ton prochain, et tu haïras ton ennemi.
44 Mais moi, je vous dis: Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent,
45 afin que vous soyez fils de votre Père qui est dans les cieux; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes.
46 Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense méritez-vous? Les publicains aussi n’agissent-ils pas de même?
47 Et si vous saluez seulement vos frères, que faites-vous d’extraordinaire? Les païens aussi n’agissent-ils pas de même?
48 Soyez donc parfaits, comme votre Père céleste est parfait.

Nietzsche et Jésus raisonnent à partir d’une expérience subjective bipolaire. Jésus a sans doute vécu des moments de toute puissance, mais il a surtout expérimenté une NDE (voir Royaume). Les versets précédents nous paraissent choquants et absurdes. Comment et pourquoi aimer ses ennemis ? Si on considère que Jésus a vécu une NDE, alors ces versets ne sont plus ni choquant ni mystérieux. Jésus transforme sa rencontre avec l’amour inconditionnel en enseignement. Le caractère inconditionnel est très important et il est rapporté par la plupart des gens ayant vécu une NDE. L’inconditionnalité a pour conséquence logique l’amoralité. Peu importe que je sois un ennemi, un méchant, un injuste, L’Amour de la NDE va irradier de la même façon. L’Amour non seulement m’aime mais il aime tout le monde de la même façon. Un feu dans la cheminée vous chauffe mais il chauffera le reste des individus présents inconditionnellement. Ce qui est incroyable, c’est la comparaison « car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes». L’amour de Dieu pour Jésus est un phénomène naturel. Il s’exprime dans le monde par-delà le bien et le mal. On pourrait se demander au nom de quelle pertinence on devrait agir moralement. Ne perdons pas de vue que le Dieu chrétien est personnel et qu’il y’a des additions à payer à la fin.

Ce qui rapproche Jésus et Nietzsche, c’est donc le phénomène subjectif réel transformé en enseignement. La puissance est philosophique et l’amour est religieux. Nietzsche a connu une déflagration créative hypomane qui lui a permis de faire connaître son message alors que Jésus a utilisé le charisme de l’hyperdominant pour créer sa religion. Qu’est-ce qui différencient donc le messie et le philosophe ? Tout simplement l’intensité de la dominance et nous pouvons rajouter un dernier niveau de dominance à notre collection.

–    Subdominance, dépression sévère > Mélancolie
–    Sous dominance, Dépression légère > Tristesse
–    Normodominance, Euthymie > Neutre – bonheur
–    Dominance, Hypomanie > Bonheur – Puissance
–    Surdominance, Manie > Toute puissance
–    Hyperdominance, Manie sévère et maitrisée > Amour inconditionnel

Nietzsche n’a jamais parlé normalement d’amour dans ces écrits, il en est resté à la simple puissance. De mémoire, il a écrit que peu importe que tu aimes ou que tu détestes quelqu’un, l’important est que tu le tiennes en ton pouvoir. Jésus a navigué dans des hauts de dominance jamais exploré par aucun être humain adapté à son environnement. Nietzsche n’a pas su gérer son accès final de surdominance. Quelque chose devait lui manquer. Peut-être l’Amour. Celui qu’on rencontre dans la NDE est terrible. Le cerveau n’a pour l’instant pas beaucoup de représentation intéressante pour la survie à cette intensité de dominance. Jésus et Nietzsche ont parlé du même phénomène de dominance à des hauteurs différentes. On peut donc parler de syncrétisme car la dominance est le phénomène fluctuant, explicatif et unificateur de ce qui apparait comme inexplicable et mystérieux. Et si vous voulez mon humble avis, il est fort probable que lorsque l’on parle de Dieu, la dominance n’est jamais bien loin.

Balavoine / Aimer est plus fort d’être aimé
L’amour
Te porte dans tes efforts
L’amour
De tout délie les secrets
Oh -et face à tous ceux qui te dévorent
Aimer est plus fort que d’être aimé