3.3 Birds

L’autre jour, ou était-ce la somme des jours, je m’attablai pour boire un café. J’avais acheté quelques journaux pour me donner une contenance. On se sent phonétiquement toujours un peu inconvenant lorsque l’on est seul. Je m’asseyais et commandai un café. Je lisais toutes ces lignes où les unes s’opposaient aux autres. J’avais acheté ces journaux chez un marchand. Ils n’étaient pas diffusés sous le manteau. Ils parlaient tous de liberté, de droit et de justice. Ils représentaient toutes les opinions du peuple de France, des opinions contradictoires et sincères qui s’agrégeaient pour devenir un pouvoir majoritaire démocratique. La sincérité est un bien qu’il nous faut chérir autant sinon plus que la vérité. Le sage ne dit-il pas qu’il faut croire en la sincérité de celui qui cherche la vérité et se méfier du fou qui l’a trouvée ?

Un grand bruit, je levai les yeux et aperçus une foule revendiquant je ne sais quelle chose. Des drapeaux flottaient au vent naissant de l’après-midi, des slogans étaient scandés contre je ne sais quoi. Ombrageux peuple de France. Rien ne faisait peur, une manifestation pacifique de plus. 2 selon la police. 7 milliards selon les organisateurs. Mes yeux revinrent sur mes journaux, une forte émotion commença à m’assaillir et, pour contenir la larme qui me monta à l’œil, je levai encore le regard.

Il fut attiré par la silhouette d’une jolie jeune fille courte vêtue. Mon regard fut, je l’espère, un hommage à sa féminité. Il se fixa sur son sac (je le jure !), un livre dépassait. C’était certainement une étudiante. Elle changera le monde ou en enfantera un nouveau. Peut-être fera-t-elle les deux, va où ton cœur te porte, jeune fille. Devant la bouche de métro, elle rejoignit son petit ami, rieuse et insouciante. Du haut de mes 40 ans un pincement au cœur m’étreignit, mais je savais que ce n’était rien à côté de ce qui avait provoqué cette intense émotion.

Je payai, il n’y avait aucun visage sur les pièces. Des motifs abstraits ou des symboles de tous les pays de la vieille Europe. Je me levai, mis les journaux à la poubelle. Ce qui avait provoqué cette intense émotion était déjà un souvenir. Le journal avait raconté le sort de jeunes gens ayant sacrifié leurs vies pour débarquer sur la terre de France afin que leur jour, si grandiose et héroïque, et vos jours, si futiles et dérisoires qu’ils puissent paraître en comparaison, construisent un avenir meilleur pour vos enfants.

Lorsqu’une émotion monte en moi, c’est comme si je la regardais et la gardais à distance. C’est l’habitude ou l’usure du bipolaire qui se surveille. C’est aussi l’insoutenable amoralité de ma conscience, un écran plat, sans pic ni bas, où la vie défile au fil des combats entre cet écran plat et les foudres de mes dérives émotionnelles. L’amoraliste sait mieux que quiconque où est le bien et où est le mal puisqu’il les regarde à distance en haut d’un promontoire. Il ne nie certainement pas leur existence. Est moral ce qui est utile à la vie, ainsi parlait Zarathoustra.

Tout est si confus dans ma tête, beaucoup de gens sont plus rapides et intelligents que moi. Je dois réfléchir plus pour compenser car je sais que je suis meilleur quand les choses deviennent complexes. Mais je préfère laisser errer ma pensée dans la brume féconde qui se condense et devient violent nuage d’orage. Soudain, des éclairs lient le ciel à la terre. Ils éclairent un paysage qui se pare d’une clarté surnaturelle par-delà le bien et le mal.

Vos questions sont le crépitement de cette brume et je dois y répondre pour que la météo de mon âme retrouve un peu de stabilité. Mais est-ce que je veux vraiment la stabilité ? Les éclairs sont si enivrants ! Toutes questions ou affirmations sont les bienvenues. Je les trouve toutes pertinentes sauf si elle ne rime à rien auquel cas je ne les publie pas, certains me reprochent mon rationalisme, c’est le plus beau compliment que l’on puisse faire à un dingue. La raison est l’amarre des bateaux ivres.

J’avais prévu que ce blog soit un monologue. Il le restera. Je réponds à vos commentaires dans la mesure où j’ai le temps. Bien sur les encouragements sont les biens venus. Je vais donc maintenant réagir à une affirmation. Il faut affirmer, critiquer cela me permet d’expliquer là où je ne suis pas clair. Il sera difficile cependant de me prendre en défaut sur le roulis général de mes rêveries rationnelles.

« Même si nous sommes soi-disant « dominants » lors de phases hautes, je pense que dans un même temps nous sommes dominés. Dominés par des croyances irrationnelles dans lesquelles nous nous investissons à en perdre haleine. »

J’ai une théorie, je suis donc le professeur. Je suis dans la position du prof de biologie du film wargames qui demande au futur fouteur de foutoir informatique qui a, le premier, suggéré l’idée de reproduction asexuée. Le héros (Lightman) lui répond « heu, votre femme ?». Rire dans la salle de classe. Je regarde souvent cette scène qui me fait toujours autant marrer.

Plus sérieusement, il faut bien s’entendre sur la notion de dominance. Lors de mon deuxième épisode maniaque, Des blouses bleues et blanches ont débarqué dans mon appartement pour me cueillir et m’escorter jusqu’à l’hôpital. Ils m’ont donc dominé alors que j’étais dominant. Où est l’erreur ? Il me faut rappeler ici la distinction fondamentale entre domination et dominance. La première s’exerce dans l’espace conscient. Les flics et les docteurs font leur boulot dans l’espace de domination. Ils ont un job à faire contre lequel ils reçoivent une gratification pécuniaire. En général, la domination prévaut sur la dominance. Nous sommes quand même des êtres conscients de leurs intérêts et de leurs devoirs. La dominance s’exerce dans l’inconscient de manière extrêmement subtil. Elle influe sur les comportements d’autrui organiquement et non mécaniquement comme la domination.

En outre il vous faut ne pas oublier que ce blog se situe dans une perspective éthologique. Trois cas sont possibles pour un sujet. Il domine, il est dominé ou la relation de dominance est neutre. Il est juste de dire qu’un sujet peut être dominant et être dominé mais dans ce cas les relations ne sont pas les mêmes. Je domine A et je suis dominé par B. Mais je ne peux pas dominer A et être dominé par A. Cela est absurde. Dame nature choisit, toujours. Vous pourriez objecter que A me domine en natation et que je domine A en mathématique. Encore une fois, pas de confusion entre la dominance et la domination. De la même façon cela n’a aucun sens de dire je me domine et je domine car la dominance c’est une relation avec les autres et pas de soi-même à soi-même. Quel serait l’intérêt d’une telle absurdité pour dame Nature ?

Il y’a complémentarité entre la dominance et la domination. La domination, par la gratification, produit de la dominance et la dominance, par la légère ou massive amplification de certains comportements ou facultés, produit plus de domination. Dominance et domination sont des ideaux-types, c’est-à-dire qu’ils constituent des concepts permettant de penser un phénomène. Il n’y a pas la bonne dominance d’un côté et la méchante domination de l’autre. Ne projetez pas vos-a priori moraux sur ma théorie, vous risqueriez de vous perdre. La méthode est celle-ci. Si j’avais déduis par la théorie que le communisme était la meilleure façon de réguler les organisations humaines, alors je l’aurais dit. Puisque ce n’est pas le cas, je ne le dis pas. Je ne cherche ni les bons ni les méchants. Je cherche à comprendre par-delà la bien pensance stérilisante, à la façon du salaud lumineux. Et vous n’avez pas encore tout vu.

La dominance et la domination produisent du groupe humain qui a des formes floues mais qui a toujours une structure. La différence fondamentale entre la structure et le chaos, c’est que la structure obéit à des règles locales entrainant elles-mêmes des régulations holistiques. La forme du chaos et la forme de la structure peuvent étrangement se ressembler. Le chaos, c’est-à-dire l’inexistence de règle, peut-il en général exister? Je ne le crois pas, le hasard n’existe pas. Les attributs de la dominance combinée à ceux de la domination forment, avec l’environnement bien sûr, ce que j’appelle le système particulier de sélection naturelle chez l’homme. Chaque espèce a son système de sélection naturelle. Pour découvrir ce qui fait la spécificité de l’homme, ne nous regardons plus le nombril, mais essayons de comprendre ce qui fait que l’homme gagne contre l’environnement de manière aussi systématique. Quel est son système de sélection naturelle ?

Une théorie remarquable et majeure pour comprendre les destinées de l’évolution est le gène égoïste. Elle fut formalisée en 1976 par Dawkins. C’est une théorie amorale et réductionniste. Elle nous enseigne que l’altruisme nait de l’égoïsme des gènes soit leur « obsession » à vouloir se répliquer. Par exemple, le gène d’une mère « sait » que son enfant possède la moitié de son ADN, elle est donc altruiste envers lui (Sélection de parentèle) pour protéger la copie de la moitié de son matériel génétique. On calcule des coefficients de similarité génique et on obtient une intensité de l’altruisme qui ne s’exerce pleinement, selon Dawkins, que dans le cadre familial. Le gène est égoïste et amoral car il veut se répliquer mais son phénotype est altruiste moralement et dans les faits. Il faut que des instincts altruistes, comme l’instinct maternel, soient codés dans les gènes. Dawkins s’arrête à la famille et ne s’intéresse pas à la notion de hiérarchie de dominance, sans doute parce qu’il lui reste de la moralité.

Je suis amoral. Cela tombe bien donc allons plus loin avec la théorie du gène égoïste. Un mâle combat un autre mâle pour l’accès aux ressources et aux opportunités sexuelles. Durant le combat, son gène est bien égoïste. Mais lorsque le pugilat prend fin, il existe un dominant et un dominé. Le rang établi nous montre que le dominé sacrifie des opportunités sexuelles et des ressources en faveur du dominant. N’appellerions pas cela un altruisme ? Un altruisme complétement amoral, certes, mais un altruisme par définition et nécessité. Pour dame Nature ce n’est pas le processus (le combat) qui compte mais bien le résultat (le rang). La relation dominant/dominé est bien une relation altruiste. Dans la hiérarchie de dominance les gènes se mettent d’accord pour jouer à un jeu où certains ne seront pas répliqués et d’autres le seront préférentiellement. Le fonctionnement des hiérarchies de dominance sont encodées dans les gènes. Alors si égoïste que ça le gène ? La hiérarchie de dominance est un système altruiste in fine. Si nous prenons la hiérarchie de dominances despotiques, tous les sujets se sacrifient de manière altruiste en faveur du despote. Pour les autres, c’est juste la complexité qui change mais on a toujours un système altruiste. Et plus il est complexe et fin, plus la collaboration peut émerger.

Maintenant ce qu’il faut faire intervenir, c’est la phylogénèse. La phylogénèse c’est l’espace où l’éthologue peut imaginer l’Evolution darwinienne. Il connaît le présent, il essaye de reconstituer le passé génétique des espèces en fonction des avantages/inconvénients des nouvelles trouvailles de l’Evolution. Nous appartenons au présent, nous avons un passé biologique malgré toute les absurdités qui visent à nous faire penser que nous sommes une page blanche d’où pourrait émerger je ne sais quel homme nouveau par la seule volonté de crétins malhonnêtes, idéologues et bavards.

Nous avons un point de départ. Nous sommes des singes savants. Nous tombons donc sous le coup du concept de hiérarchie de dominance tel que le connait l’éthologie. Dans les formes primitives de hiérarchie de dominance nous avons bien la dominance (état de dominer, rangs établis) et la domination(le combat, établissement des rangs). Par définition nous ne pouvons pas faire le distinguo entre conscient et inconscient pour les animaux quoiqu’ils faillent sérieusement émettre des réserves en ce qui concerne les animaux sociaux supérieurs. La domination est, chez nous, consciente et la dominance, inconsciente. Comment joindre les deux bouts entre le système sélectif primitif et notre propre système de sélection?

Le combat est un mode de relation. Considérons, un peu vite, qu’il n’est pas optimale car il ne permet aucune collaboration et peut occasionner des blessures au dominant, chouchou de dame Nature. La ritualisation des combats est un autre mode de relation qui préserve l’intégrité physique des deux parties. Il s’agit d’un progrès évolutif important. Les protagonistes s’intimident mais ne recourent pas ou rarement aux coups pour établir leur dominance. Par exemple le rapport entre les tailles peut être un moyen simple d’établir les relations de dominances.

Maintenant arrive l’homme. Dame nature prive l’homme de savoir son statut effectif de dominance car elle le calcule et le stocke dans l’inconscient. Elle adjoint à la dominance un signal honnête que l’évolution connaît (mais pas nous) et dont Dawkins dit lui-même qu’il ne peut qu’exister dans toute stratégie évolutive. Elle transfère au conscient les tâches effectives d’adaptation à l’environnement et à la communauté. Elle saupoudre de l’affectivité qui récompense aussi bien le dominant que le dominé (C’est mieux pour la stabilité). Elle crée un comportement récompensé et renforcé de dominance qui est l’altruisme (théorie du handicap, hyperdominance Christique) pour bien qu’on ne comprenne plus qui est dominant et qui est dominé. Le combat est bien l’ancêtre phylogénétique du comportement social (domination) qui représente le nec plus ultra de l’ingénierie évolutive de la collaboration. Le gène dominant se cache et se protège dans la gangue de la hiérarchie humaine de dominance. La dominance du dominant n’est plus forcément une résultante du combat mais de toutes sortes de gratifications de plus en plus complexes. Il rend heureux le dominé.

(Note pour plus tard : La famille est-elle l’ancêtre phylogénique de la hiérarchie de dominance ?)

Conclusion: What you call love is actually everywhere.

« Dominés par des croyances irrationnelles dans lesquelles nous nous investissons à en perdre haleine. ». Voir : Estime de soi

Vous venez avec vos questions, je viens avec mes réponses comme dirait le non regretté Georges Marchais. Je crois que je vous ai perdu là. Monologue vous dis-je ;).

Supertramp / the logical song
When I was young, it seemed that life was so wonderful,
A miracle, oh it was beautiful, magical.
And all the birds in the trees, well they’d be singing so happily,
Joyfully, playfully watching me.
But then they send me away to teach me how to be sensible,
Logical, responsible, practical.
And they showed me a world where I could be so dependable,
Clinical, intellectual, cynical.
There are times when all the world’s asleep,
the questions run too deep
for such a simple man.
Won’t you please, please tell me what we’ve learned
I know it sounds absurd
but please tell me who I am.

Pascal, Pensées
« Et quoi, ne dites-vous pas vous-même que le ciel et les oiseaux prouvent Dieu ?»
Pascal : « Non »
Louis : « Oui »