3.8 Consultant

Je suis un consultant. Enfin un consultant qui produit un certain travail intellectuel avec des résultats visibles pour l’entreprise. En 17 ans, j’ai consulté dans une quinzaine de société des moyennes au très grosses, de l’entreprise de service à l’agroalimentaire. J’ai conseillé les directeurs financiers et j’ai épaulé les simples comptables dans les changements pas toujours maîtrisés que leurs entreprises leurs réclamaient. J’ai donc rencontré des tas de gens partout en Europe. C’est pas mal pour un associable. Je crois que de toute façon la meilleure façon de rencontrer des gens, c’est encore de travailler avec eux. On peut alors observer des comportements, savoir sur qui compter et lire les gens. Bien sûr je les manipule comme il me manipule. Je le fais pour qu’ils ne me mettent pas des bâtons dans les roues. Je ne cherche pas autre chose.

Le plus drôle dans mon métier est que je suis indépendant. C’est-à-dire que je n’ai pas un cabinet de conseil derrière moi investissant des millions dans la communication pour matraquer que mes recommandations lavent plus blanches que celles de mon voisin. Je suis libre, j’ai un contact direct avec le marché qui est cruel et sans pitié. Mais j’aime ça. Le mieux pour éviter les chacals est de devenir un rapace. C’est préférable à ces ustensiles au sourire béat qui vous explique que vous devez accepter cette mission parce qu’elle va développer chez vous des qualités tellement insoupçonnées que vous ne les soupçonnez pas. Je suis fier de vous dire que je n’ai jamais été promu nulle part. A croire que ces messieurs sentent qu’il y’a quelque chose qui ne tourne pas rond. Pourquoi le sujet n’est-il pas déférent envers moi, digne représentant de la caste légitime des manageurs ?

Le plus drôle lorsqu’on est indépendant et qu’on travaille vite, est que l’Entreprise est capable de vous laisser croupir des semaines voire des mois durant à ne rien faire. Cela ne la choque pas, l’Entreprise. Le matin, on va sur internet et on lit la presse. Vient l’heure du café. Puis on fait semblant de travailler, c’est si facile de faire semblant de travailler lorsqu’on a une profession intellectuelle. Mais l’Entreprise s’en fout. Ce qui compte c’est de donner le change. Elle vous emploie pour être là au cas où. C’est la contrainte de l’astreinte. Moi aussi je m’en fous. Je suis payé à la journée. Et j’ai l’honnêteté de dire diplomatiquement aux manageurs que je ne suis pas surchargé de travail. Ils le savent, ce n’est plus mon problème. Tout le monde est content. On prend encore un café ?

Est-ce que j’aime l’entreprise ? C’est une bonne question, je crois qu’elle fait bien son job de produire des biens et des services. Le problème est qu’elle produit des gens de piètre qualité. Fort avec les faibles et faibles avec les forts. Telle est la loi de cette organisation fasciste à but lucratif basée sur la structuration inconsciente quoique rationnelle du mépris des uns envers les autres.

Cet article ouvre (peut-être, on verra) une série d’article sur l’entreprise. J’aime commencer par la fin. La fin pour un consultant c’est la fin de projet. Vient l’heure où on doit pondre une petite bafouille remerciant tout ce beau monde d’être ce qu’il est et espérant ne plus le revoir parce qu’un an passé avec lui appelle d’autres expériences. Enfin on censure un peu mais là je voudrais partager le mail d’au revoir que j’ai failli envoyer à la fin de mon dernier projet. Je le trouvais drôle. Mais l’amicale pression d’une collègue me conduisit à faire acte de censure, une fois de plus.

Ce mail d’au revoir que je n’ai jamais osé envoyer est basé sur une exégèse classique d’un texte de la fin des années 70 de notre ère (Sex Pistols / The great rock’n’roll swindle). Les exégètes s’accordent pour dire que ce texte est une description fidèle du de la personnalité des consultants, personnages quasi-messianiques dont la nécessaire présence auprès de l’Entreprise montre à quel point ses dirigeants sont compétents, omniscients et sages.

People said we couldn’t play
Le chapitre débute par un verset montrant la reconnaissance des compétences du consultant.
They called us foul-mothed yobs
Ici sont soulignés sa remarquable distinction, son beau costume noir et sa politesse légendaire.
But the only notes that really count
Are the ones that come in wads
Ces deux versets, en forme de fine métaphore piquante, montrent son désintéressement. Total.

They all drowned when the air turned blue
Les gens ne peuvent que s’incliner devant son sens inné de la diplomatie, du respect et de la courtoisie.
‘Cos we didn’t give a toss
Son implication totale dans les projets est ici mise en exergue.
Filthy lucre, ain’t nothing new
But we all get cash from the chaos
Dans ces deux versets, on note encore une fois son désintéressement et plus particulièrement celui des cabinets de conseil.

Selon les évangiles synoptiques, l’évenement décrit ci-dessous a lieu lors du miracle dit de la transfacturation.
The time is right to do it now
The greatest rock’n’roll swindle
The time is right to do it now

E.M.I. said you’re out of hand
L’entreprise EMI a un sens dramatiquement aigu du pilotage de projet, ce qui l’amène à recruter moult consultants dont elle garde un contrôle rigoureux.
And they gave us the boot
But they couldn’t sack us, just like that
Elle ne peut plus s’en passer même si l’envie de les mettre dehors l’effleure.
Without giving us the loot
Ces consultants font des menus trous dans leurs budgets, budgets alimentés, il faut quand même le rappeler, par le labeur et la sueur de leurs employés et de leurs ouvriers.
Dans ces quatre derniers versets, L’entreprise A&M est dans la même situation. Ici est mise en exergue la juste rétribution du consultant en fonction du travail fourni (on n’ose dire accompli). Il remercie son client avec effusion, avec ce doigté si caractéristique de son urbanité.
Thank you kindly A & M
They said we were out of bounds
But that ain’t bad for two weeks work
And 75,000 pounds

La suite du chapitre a disparu, mais les chercheurs ont pu retrouver des fragments dans un vieux juke-box.
I’m a jealous god and I want everything
L’exégèse classique s’accorde pour reconnaitre ici l’insatiable tempérance de l’Entreprise.
And I love you with a knife
Et de son généreux service des ressources humaines.

Je ne me prends pas au sérieux mais je crache dans la soupe. Cette perspective en vaut bien d’autres. Elle est volontairement lapidaire. C’est la perspective du sale gosse qui dénonce ses travers. Mais il y’a bien entendu également des lignes droites, des gens biens à des postes de décideurs. Il y’a quand même quelque chose dont je suis fier. Pour quelqu’un qui souffre de comorbidité anxieuse, j’ai quand même choisi le métier le plus stressant. Il y’a quand même des projets où on bosse dur. La morale dans tout ça ? Je crois qu’il est difficile de changer le monde. On peut prendre une pelle et des pierres et se bâtir une carapace. Il ne faut jamais investir de l’affectivité là où elle n’a pas lieu d’être investie. Je ne supporte pas ces bipos à la jérémiade automatique sur le monde cruel qui les entoure. Le monde, il ne changera pas, à toi de t’adapter. Tous les coups sont permis. Même le mauvais esprit du sale gosse. Les médocs aussi. D’aucun pourrait persifler qu’il me faut beaucoup de médoc pour être ce que je suis. Je ne sais même pas ce que je pense au fond de moi-même. Dire tout et le contraire de tout. Voilà où commence l’amusement. Le tout c’est de ne pas tirer des bords carrés, de border le foc tout en tenant bon cette barre débordante et de laisser lofer le frêle esquif. Voyez-vous il y’a quand même deux, trois choses que je sais et que vous ne savez pas, dévoilons les voiles ? Plus tard.

Sex pistols / No feelings
Your brains are locked away but I love your company
I only ever leave you when you got no money
I got no emotions for anybody else
You better understand I’m in love with myself,
Myself, my beautiful self
A no feelings
A no feelings
A no feelings
For anybody else

Au pays de candy (dédiée à Anne et Christophe…)
Au pays de Candy
Comme dans tous les pays
On s’amuse, on pleure, on rit,
Il y’a des méchants et des gentils…