3.97 Fondation

Les chemins sont comme des étoiles. Ils nous éparpillent et construisent notre île. Si on n’y prend pas garde, le navire, dans le lointain, pourrait passer inaperçu. Pire, des continents visibles par temps clair pourrait nous échapper. A trop regarder son palmier, la quête pourrait devenir une banale enquête. Il nous faut donc être alerte, nous laisser guider par le vent. Attendre, veiller à renouer avec les fils de notre fusée qui se souvient de son pas de tir et de l’énergie de son courroux initial. Il me faut donc suivre Ariane et éviter la nuit de Pénélope. L’araignée, elle, tisse son étoile et éparpille le vent aventureux, complice de la proie prise dans la volute de l’attracteur étrange.

4 ans environ après l’article « éthologie du trouble  bipolaire », y’aurait-il du nouveau du côté de la science ? La réponse est oui, et quelle belle nouvelle ! Décidemment Internet est une bibliothèque capricieuse, des choses apparaissent puis disparaissent. Cela nécessite une attention régulière. Machinalement, de temps en temps, je tape « bipolar and dominance » en espérant une fumée bleue sur fond blanc. Et là, miracle, quelque chose apparait. La première occurrence est pleine de promesse : un « système de comportement de dominance lié au tempérament maniaque » ne peut qu’attirer mon attention. Et cette attention n’est pas déçue car il s’agit, de la première étude qui, à ma connaissance d’ermite sur son île, établit une relation entre, en gros, la manie et la dominance chez nous, primates à l’ego surdimensionné. Voici le résumé de l’étude :

Source: The dominance behavioral system and manic temperament: Motivation for dominance, self-perceptions of power, and socially dominant behaviors (Sheri L. Johnson, Charles S. Carver,2012)
Abstract
The dominance behavioral system has been conceptualized as a biologically based system comprising motivation to achieve social power and self-perceptions of power. Biological, behavioral, and social correlates of dominance motivation and self-perceived power have been related to a range of psychopathological tendencies. Preliminary evidence suggests that mania and risk for mania (manic temperament) relate to the dominance system.
Method
Four studies examine whether manic temperament, measured with the Hypomanic Personality Scale (HPS), is related to elevations in dominance motivation, self-perceptions of power, and engagement in socially dominant behavior across multiple measures. In Study 1, the HPS correlated with measures of dominance motivation and the pursuit of extrinsically-oriented ambitions for fame and wealth among 454 undergraduates. In Study 2, the HPS correlated with perceptions of power and extrinsically-oriented lifetime ambitions among 780 undergraduates. In Study 3, the HPS was related to trait-like tendencies to experience hubristic (dominance-related) pride, as well as dominance motivation and pursuit of extrinsically-oriented ambitions. In Study 4, we developed the Socially Dominant Behavior Scale to capture behaviors reflecting high power. The scale correlated highly with the HPS among 514 undergraduates.
Limitations
The studies rely on self-ratings of manic temperament and dominance constructs, and findings have not yet been generalized to a clinical sample.
Conclusions
Taken together, results support the hypothesis that manic temperament is related to a focus on achieving social dominance, ambitions related to achieving social recognition, perceptions of having achieved power, tendencies to experience dominance-related pride, and engagement in social behaviors consistent with this elevated sense of power.

Résumé
Le système de dominance comportemental a été conceptualisé comme un système biologique basé notamment sur la motivation pour atteindre le pouvoir social ainsi que sa perception en tant que telle par le sujet. Les corollaires biologiques, comportementaux et sociaux de la motivation pour la dominance et de la représentation du pouvoir par le sujet ont été reliés à une gamme de tendances psychopathologiques. Les résultats préliminaires suggèrent que manie et risque de manie sont liés au système de dominance.
Méthode
Quatre études examinent si le tempérament maniaque, mesuré avec l’échelle HPS (Hypomanic Personality Scale ou échelle de personnalité hypomaniaque), est relié à l’élévation de la motivation pour la dominance, les auto-perceptions de pouvoir et l’engagement dans des comportements socialement dominant à travers des mesures multiples. Dans l’étude 1, le HPS est corrélé, dans une population de 454 étudiants, avec les mesures de motivation pour la dominance et la poursuite d’ambitions extrinsèque axées vers la renommée et la richesse. Dans l’étude 2, le HPS est corrélé, dans une population de 780 étudiants, avec les perceptions de pouvoir et les ambitions extrinsèques projetés sur toute la vie. Dans l’étude 3, le HPS a été reliés à des tendances à l’arrogance (fierté non basée sur des critères objectifs perçus par les autres), à la motivation pour la dominance et la poursuite d’ambitions extrinsèques. Dans l’Étude 4, nous avons développé l’Échelle de Comportement Socialement Dominant pour capturer des comportements reflétant un haut degré de pouvoir. L’échelle développée et le HPS sont corrélés dans une population de 514 étudiants.
Limitations
Les études se basent sur des questionnaires conduisant à une à évaluation subjective du tempérament maniaque et sur des constructions, des modèles de dominance. Les résultats n’ont pas encore été généralisés cliniquement.
Conclusions
Pris ensemble, les résultats viennent supporter l’idée que le tempérament maniaque est lié à une volonté d’atteindre la dominance sociale et de poursuivre des ambitions liées à la reconnaissance sociale. Le tempérament maniaque est également lié à un sentiment d’avoir atteint le pouvoir et une fierté basée sur la dominance. Enfin, il se reconnait à l’engagement du sujet dans des comportements sociaux basé sur la perception d’un haut degré de pouvoir.

Cet article est d’autant plus intéressant que la discipline qu’il représente était jusqu’à maintenant en dehors du périmètre de mon intérêt pour la dominance. Il faut croire que les éthologistes ne s’intéressent pas à aux troubles psychiatriques. Ils trahissent ainsi l’hypothèse fondatrice de Price (Lancet, 1967). Qu’importe, bienvenue à la psychologie sur mon blog ! Une mine d’or et un visage réjoui vous attendent si vous avez le courage de lire cette étude dans son intégralité. Vous y découvrirez que les auteurs s’appuient sur Malatynska et Knapp (2005) et sur la littérature théorique pour poser le lien entre manie et dominance sociale. Je crois que j’ai du travail pendant un an car les mots en psychologies sont des constructions théoriques auxquels on n’accède pas comme cela. Mais qu’importe, les mots ont un sens pour le commun des immortels. Et s’il n’en reste qu’un, ce sera bien évidemment le mot «power». Il s’agit surement d’un concept précis en psychologie mais je ne résiste pas au plaisir d’y apporter la touche personnelle du blog. En effet, je rappelle du royaume de la folie, ma céphéide Friedrich Nietzsche et sa flamboyante volonté de puissance qui se traduit par «will to power» dans la langue de Shakespeare.

Les auteurs, dans les limitations, qui sont l’expression de la volonté de l’honnêteté scientifique, admettent qu’ils utilisent des constructions (« construct ») de dominance. C’est-à-dire que d’autres sont libres d’adopter d’autres référentiels. Mais attention, il s’agit ensuite de trouver des corrélations reproductibles. Posons la question tout de go, la volonté de pouvoir n’est-elle pas une construction de dominance au même titre que celle utilisée par les psychologues ? Vous savez que j’aime tout mélanger. Pour comprendre la volonté de pouvoir, je crois qu’il faut revenir aux fondamentaux nietzschéens qui sont exprimés dans la parabole du chameau, du lion et de l’enfant. Pour tenter de résumer sans trahir, et dieu seul sait que Nietzsche a été beaucoup trahi par la bande des bien portants, il faut se placer dans l’exubérance du poète surhomme qui s’amuse à parler des métamorphoses de l’Esprit alors que Dieu est mort.

Nous avons donc un chameau vigoureux sur lequel on charge des fardeaux de valeurs. Sitôt chargé, Il se hâte vers son désert (ben tiens) et, là, il se transforme en lion. Arrive sur la scène le dragon fardé de milles écailles étincelantes qui lui dit « tu dois » et le lion lui répond « je veux » car il faut la force du lion pour se dresser contre le dragon « tu dois » qui est l’allégorie de toutes les valeurs créées. Le lion se rend libre pour créer de nouvelles valeurs et se transforme ainsi en enfant qui perd l’autre monde et peut en inventer un nouveau en s’inspirant de l’oubli et de l’innocence. L’enfant créateur de nouvelles valeurs est la représentation de la dominance. On pourrait objecter à Nietzsche, qu’en créant de nouvelles valeurs, il crée de nouveaux chameaux, de nouveaux lions et de nouveaux dragons. N’est-ce pas la reconnaissance involontaire de l’éternel retour? Qu’importe il suffit de penser un modèle de dominant et la dominance va s’y engouffrer. Cette excitation se vêt de l’air du temps, elle emprunte les canaux éprouvés par d’autres dominants ou elle en crée de nouveaux pour éprouver l’adaptation en la convertissant en avantage sélectif. C’est le chemin étoilé de la structure de dominance. On peut s’enliser dans ses sentiers battus, ou parcourir gaiement ses chemins gagnants. Dame nature a toujours un œil sur nous. Elle veille au bon grain et chasse l’ivresse des altitudes qui nous mène droit dans le décor. Ne nous précipitons pas dans les gouffres ou le sulfure de souffrance abîme l’âme et son amertume qui rit à gorge déployée à la perspective de sa mise en bière. Veillons à trouver un abri dans le havre et surveillons la ligne de flottaison (0,98 mEq/l).

L’approche des deux auteurs est correcte et fascinante. S’il y’a dominance, au sens de ce blog, alors nos représentations de dominance (Nietzsche et son enfant, pouvoir, fierté, bonne fortune, comportements de dominance social…) lui sont liées. Indissolublement. Les auteurs entendent une palpitation derrière une porte. Les éthologues ne sont pas là pour l’ouvrir. Mais qu’importe, la psychologie et l’éthologie humaine sont deux sœurs jumelles qui s’observent et s’inspirent l’une l’autre. N’oublions pas la philosophie et surtout le philosophe. Schopenhauer et Nietzsche se sont complétés pour formaliser les 3 grands buts phylogénétiquement intégrés que nous avons toute latitude de moyen d’atteindre. En exprimant que le corps immédiatement perçu est faim, soif et sexualité, Schopenhauer identifie les deux motivations évidentes que sont la maintenance du corps et la reproduction. Ses penchants dépressifs ne lui ont pas permis d’identifier le 3ème but, lui qui nous ordonnait de tuer le vouloir vivre. Nietzsche le maniaque le réfute en identifiant le 3ème but, la dominance. La psychologie étudie la dominance, au sens de ce blog, en tant que représentation de la dominance. L’ultime et le proximal fluctue dans un même rythme. Le proximal a cet avantage indéniable qu’il est beaucoup plus proche de nous. Il s’exprime avec des mots dont la capillarité ne nous est pas étrangère. De nouveaux mots, de nouveaux signaux, de nouveaux potentiels d’action et donc de nouvelles défenses.

Je n’ai pas beaucoup de chance, j’avais tout misé sur l’éthologie. Maintenant que la psychologie entre en scène, me voilà bien dépourvu. Le bipolaire aurait-il besoin d’assistance psychologique ? À suivre

The Beatles / Help
Help, I need somebody
Help, not just anybody
Help, you know I need someone, help
When I was younger so much younger than today
I never needed anybody’s help in any way
But now these days are gone, I’m not so self-assured
Now I find I’ve changed my mind and opened up the doors
Help me if you can, I’m feeling down
And I do appreciate you being ’round
Help me get my feet back on the ground
Won’t you please, please help me

Cranberries / Just my imagination
It’s not my imagination !
It’s not my imagination !
It’s not my imagination !
It was not my imagination !
Not my imagination !
Not my imagination !
It was not my, not my, not my,
Not my, not my, not my, not my,
Not my, not my, not my, not my
Not my, not my, not my, not my,
Not my imagination …

Bill Watterson / Calvin & Hobbes

Dead Kennedys / life sentence
I’d rather stay a child
And keep my self-respect
If being an adult
Means being like you
Are you really you you you
You you you you you you
Are you really you?